Avec un mail on expédie vite fait, avec une lettre on dilate le temps, on laisse infuser sur le papier les sentiments profonds. A une époque où certains envisagent de ranger définitivement les stylos, ce recueil de 125 lettres croustillantes sorties des tiroirs parfois bien gardés de l'Histoire passée ou récente, et patiemment rassemblées par l'écrivain anglais Shaun Usher, vient rappeler qu'une missive est une clé qui ouvre la porte de l'inconscient. Et quand celui-ci appartient à Charles Darwin, Jack Kerouac, Fiodor Dostoïevski, Groucho Marx, Fidel Castro ou Katharine Hepburn, on tend l'oreille avec curiosité et gourmandise. L'humour (Charles M. Schulz, le père du strip Peanuts, qui répond à une lectrice qui lui demandait de supprimer un nouveau personnage peu à son goût en disant qu'il accède à sa demande mais qu'elle aura sur la conscience la mort d'une enfant innocente) côtoie le désespoir (les quelques mots déterminés laissés par Virginia Woolf à son mari juste avant qu'elle ne se suicide, se ponctuant par le fameux "je ne pense pas que deux êtres auraient pu être plus heureux que nous l'avons été"), voire le machiavélisme (ce courrier anonyme -émanant en réalité du... FBI- adressé à Martin Luther King et lui suggérant, après l'avoir copieusement insulté, de se suicider). La plupart des originaux sont reproduits, ce qui ajoute encore à l'intensité des messages qui épousent des formes variées, de la lettre gribouillée par un enfant demandant à l'architecte Frank Lloyd Wright de construire une niche pour son chien au papier à en-tête royal en passant par le bout de bois (le SOS gravé par le futur président Kennedy sur une coque de noix alors qu'il a écho...

Avec un mail on expédie vite fait, avec une lettre on dilate le temps, on laisse infuser sur le papier les sentiments profonds. A une époque où certains envisagent de ranger définitivement les stylos, ce recueil de 125 lettres croustillantes sorties des tiroirs parfois bien gardés de l'Histoire passée ou récente, et patiemment rassemblées par l'écrivain anglais Shaun Usher, vient rappeler qu'une missive est une clé qui ouvre la porte de l'inconscient. Et quand celui-ci appartient à Charles Darwin, Jack Kerouac, Fiodor Dostoïevski, Groucho Marx, Fidel Castro ou Katharine Hepburn, on tend l'oreille avec curiosité et gourmandise. L'humour (Charles M. Schulz, le père du strip Peanuts, qui répond à une lectrice qui lui demandait de supprimer un nouveau personnage peu à son goût en disant qu'il accède à sa demande mais qu'elle aura sur la conscience la mort d'une enfant innocente) côtoie le désespoir (les quelques mots déterminés laissés par Virginia Woolf à son mari juste avant qu'elle ne se suicide, se ponctuant par le fameux "je ne pense pas que deux êtres auraient pu être plus heureux que nous l'avons été"), voire le machiavélisme (ce courrier anonyme -émanant en réalité du... FBI- adressé à Martin Luther King et lui suggérant, après l'avoir copieusement insulté, de se suicider). La plupart des originaux sont reproduits, ce qui ajoute encore à l'intensité des messages qui épousent des formes variées, de la lettre gribouillée par un enfant demandant à l'architecte Frank Lloyd Wright de construire une niche pour son chien au papier à en-tête royal en passant par le bout de bois (le SOS gravé par le futur président Kennedy sur une coque de noix alors qu'il a échoué sur les îles Salomon après que sa vedette a été percutée par un destroyer japonais). Comme l'illustre l'échantillon qui suit, la petite et la grande Histoire se marient pour esquisser en creux le portrait de la nature humaine. Un vrai bonheur à prendre au pied de la lettre... ?AU BONHEUR DES LETTRES, RASSEMBLÉES PAR SHAUN USHER, ÉDITIONS DU SOUS-SOL, TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR CLAIRE DEBRU, 338 PAGES.En 1965, l'artiste d'avant-garde américaine Eva Esse se trouve dans une impasse créative. Elle fait part de sa frustration à son homologue et ami Sol LeWitt. Quelques semaines plus tard, celui-ci lui envoie une longue lettre pleine de conseils scandés avec fougue, qui est devenue un manifeste pour des générations d'étudiants et d'artistes dans le monde. EXTRAIT: "Arrête de cogiter, de t'inquiéter, de regarder derrière toi, de t'interroger, de douter, d'avoir peur, d'avoir mal, d'espérer une solution miraculeuse, de te battre, de t'accrocher, de te perdre, d'être à hue, d'être à dia, de marmonner, de bafouiller, de ronchonner, de te rabaisser, de ressasser, de rabâcher, de radoter, de répéter, de remâcher, de pinailler, d'ergoter (...), de chercher, de marcher, de démarcher, de démarrer, de t'arrêter, d'abattre, de rebattre, de battre ta coulpe. Arrête et va CRÉER." Elvis ne collectionnait pas que les disques d'or. Il était aussi accro aux... badges de police. Pour obtenir celui du Bureau des narcotiques et des drogues dangereuses, il n'hésite pas en 1970 à proposer ses services à Nixon comme "Agent Fédéral Hors Cadre" dans la guerre contre les stupéfiants et contre les contestataires de tout poil. La lettre, rédigée durant le vol vers Washington, dévoile un King aux idées nettement moins souples que son bassin... EXTRAIT: "Les drogués, les hippies, les Students for a Democratic Society, les Black Panthers, etc. ne me considèrent pas comme leur ennemi qu'ils appellent l'Establishment. Moi, j'appelle cela l'Amérique et je l'aime profondément. Monsieur le Président, je veux faire tout ce que je peux pour vous donner un coup de main. (...) J'ai fait une étude approfondie sur l'abus de drogue et les techniques de lavage de cerveau communistes et je suis en plein dedans en ce moment et je sais que je peux faire pour le mieux." En 1996, le sombre et envoûtant Murder Ballads donne un coup de fouet à la popularité de Nick Cave et ses bad seeds. Ce qui lui vaut la même année une nomination pour les MTV Awards dans la catégorie Meilleur artiste masculin. "Non merci", répond l'artiste dans une lettre qui transpire la sincérité et un refus catégorique de la compromission. EXTRAIT: "Je dois vous prier de me retirer de la sélection du Meilleur artiste masculin, ainsi que de n'importe quelle autre nomination ou type de prix, afin que les trophées des années à venir soient remis à ceux qui se sentent à l'aise avec la nature compétitive de ces cérémonies de récompenses. Ce n'est pas mon cas. J'ai toujours pensé que la musique est unique, personnelle et qu'elle se poursuit au-delà des royaumes de ceux qui réduisent les choses à des mesures. Je ne suis en compétition avec personne. Ma relation avec ma muse reste délicate jusque dans les meilleurs jours, et je crois devoir la protéger des influences de ceux qui risqueraient d'offenser sa frêle constitution."La carrière de Warhol est suivie de près par la Campbell Soup Company. Surtout depuis 1962 et la première exposition, à L.A., de sa série Campbell's Soup Cans. Deux ans plus tard, reconnaissant, le responsable marketing de la société agro-alimentaire écrit à l'artiste pour le remercier et lui faire un petit cadeau. Une version pop de l'arroseur arrosé... EXTRAIT: "A une époque j'ai espéré être en mesure d'acquérir l'une de vos oeuvres au label de Campbell Soup -mais je crains que vous ne soyez devenu beaucoup trop cher pour moi. Je tenais, cependant, à vous dire que nous admirons votre travail et que j'ai depuis appris que vous appréciez notre Tomato Soup. Je prends la liberté de vous faire livrer deux caisses de notre Tomato Soup à cette adresse."Demander un avis "sincère" à un ami de la trempe d'Hemingway, c'est courir le risque de se prendre quelques gifles... La preuve avec ces commentaires francs mais brutaux sur Tendre est la nuit -l'histoire tumultueuse de Dick et Nicole Diver, inspirée de la vie d'un couple en vue de la haute- et leur auteur, F. Scott Fitzgerald. L'histoire ne dit pas si le père de Pour qui sonne le glas a pris la plume avant ou après l'apéro... EXTRAIT: "Bon Dieu, tu as pris des libertés avec le passé et l'avenir de personnes réelles, et le résultat ce n'est pas des gens mais des putains de trucages sur le passé de dingos. Toi, qui sais écrire mieux que n'importe qui d'autre, et qui es si nul avec ton talent que tu -et merde. (...) Oublie ta tragédie personnelle. On est tous bousillés dès le départ et tu dois tout spécialement souffrir l'enfer avant de pouvoir te mettre sérieusement à écrire." C'est la lettre la plus glaciale du recueil. Adressée au Président du Comité de vigilance de Whitechapel, quartier de l'est de Londres, elle est signée Jack L'Eventreur et envoyée directement "De l'enfer" le 15 octobre 1888. Le tueur en série, qui ne se fera jamais pincer, donne dans le sordide. Une chose est sûre: il maîtrisait moins bien la grammaire et l'orthographe que l'anatomie. EXTRAIT: "Je vous envoie la moitié du Reint que j'ai pris à une des femmes, je vous l'ai consservée. L'aut morceau je l'ai fait frire je l'ai magné c'était essellent. Je vous enverrai peut-être le couteau ensanglanté qui a servi à le sortir, veuillez simplement passienter un peut. Signé: Attrape-moi si tu peux Mishter Lusk." Marri de voir les Soviétiques prendre une longueur d'avance dans la course aux étoiles avec le lancement de Spoutnik 1 en 1957, un écolier australien envoie son projet de fusée à un "super scientifique" de la Royal Australian Air Force. Ignorée pendant 40 ans, elle ressurgit en 2009, avec buzz dans la foulée, lors de sa mise en ligne sur le site des archives nationales. Le département de la Défense se fendra du coup d'une réponse pleine d'humour. EXTRAIT: "Vous comprendrez qu'ayant requis un "super scientifique" (...), votre courrier ait tardé à me parvenir et, de surcroît, il a fallu un certain temps pour accorder à vos idées la considération qu'elles méritaient. A toutes fins utiles, je joins une photo du dernier vol de l'un de nos engins hypersoniques du programme HIFiRE, afin que vous constatiez que plusieurs de vos suggestions ont porté leurs fruits. (...) Il me semble que la plus intéressante proposition de votre lettre était "AJOUTEZ LES AUTRES DÉTAILS". A l'évidence, vous étiez sur la voie de devenir un excellent directeur des opérations..." TEXTE Laurent Raphaël