Toni Erdmann
...

Toni Erdmann DE MAREN ADE. AVEC SANDRA HÜLLER, PETER SIMONISCHEK, MICHAEL WITTENBORN. 2H36. DIST: SEPTEMBER FILMS. La Fille inconnue DE JEAN-PIERRE ET LUC DARDENNE. AVEC ADÈLE HAENEL, OLIVIER BONNAUD, JÉRÉMIE RENIER. 1H41. DIST: TWIN PICS. 8 C'est en quelque sorte la loi du genre: on n'a pas le souvenir d'une année où le palmarès du festival de Cannes ait fait l'unanimité. Ainsi encore d'un millésime 2016 couronnant, en I, Daniel Blake, un Ken Loach mineur, et auréolant d'un Grand Prix l'indigeste Juste la fin du monde de Xavier Dolan, non sans snober quelques-uns des films les plus remarqués sur la Croisette. Parmi ceux-là, Toni Erdmann de Maren Ade, incontestable révélation de cette édition. Pour son troisième long métrage, la réalisatrice allemande explore la relation délicate unissant Winfried (Peter Simonischek, bigger than life), un prof de musique facétieux et un brin déboussolé, à sa fille Ines (Sandra Hüller, exceptionnelle), femme d'affaires travaillant pour le compte d'une société allemande basée à Bucarest. Et orchestrant avec une rigueur ne tolérant guère d'états d'âme de futures délocalisations. Un "modèle" mis à mal cependant lorsque son père débarque impromptu armé d'un humour qu'il a résolument potache et de questions qui dérangent, du genre "es-tu heureuse?", qui auront le don d'ébranler la jeune femme; circonstances aggravées lorsque l'importun va décider de taper l'incruste sous une identité d'emprunt: Toni Erdmann. Débutant à la manière d'une comédie décalée, Toni Erdmann adopte ensuite une trajectoire sinueuse. Par endroits outrancière, la chronique intime est aussi aiguisée, à quoi la réalisatrice a le bon goût d'ajouter une dimension sociale. En résulte un film aussi imprévisible qu'ébouriffant, dont le sens de l'(im)pertinence ne se dément pas tout au long de ses 2h35. Drôle et fort. Dernier opus en date des frères Dardenne, La Fille inconnue n'a pas plus trouvé grâce aux yeux du jury présidé par George Miller. À la décharge de celui-ci, il n'a pas vu le film dans son montage définitif, décanté de huit minutes par rapport à la version cannoise, opération ayant eu le don d'en resserrer le rythme comme les enjeux. Soit l'histoire de Jenny Davin (Adèle Haenel, mélange d'écoute et de détermination farouche), médecin généraliste sacrifiant son existence à son métier et à ses patients. Et qui, rongée par la culpabilité après avoir refusé d'ouvrir sa porte à une jeune femme retrouvée morte par la suite, va remuer ciel et terre pour établir son identité... L'enquête policière se double d'une quête morale, le film, lucide comme généreux, prenant aussi en creux le pouls d'une époque déclinant la précarité sur tous les modes. À défaut d'encore surprendre peut-être, le cinéma des Dardenne n'a rien perdu de son acuité ni de son urgence. Passionnante interview des réalisateurs en bonus. JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS