On restait sur le souvenir de Gomorra, suffocante plongée au c£ur de la mafia napolitaine; Reality, le nouveau film de Matteo Garrone, voit le réalisateur romain s'aventurer sur le terrain de la comédie à l'italienne, genre qui fit les beaux jours du cinéma transalpin et dont il propose une déclinaison toute contemporaine: au c£ur du propos, en effet, la téléréalité et ses mirages, auxquels va succomber un poissonnier napolitain. "La pression que je me suis mise après Gomorra me conduisait au désastre, explique le cinéaste. Plus rien ne me satisfaisait.
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On restait sur le souvenir de Gomorra, suffocante plongée au c£ur de la mafia napolitaine; Reality, le nouveau film de Matteo Garrone, voit le réalisateur romain s'aventurer sur le terrain de la comédie à l'italienne, genre qui fit les beaux jours du cinéma transalpin et dont il propose une déclinaison toute contemporaine: au c£ur du propos, en effet, la téléréalité et ses mirages, auxquels va succomber un poissonnier napolitain. "La pression que je me suis mise après Gomorra me conduisait au désastre, explique le cinéaste. Plus rien ne me satisfaisait. Avec Reality , j'ai appris à apprécier à nouveau le plaisir de faire quelque chose de plus modeste. Cette expérience m'a libéré avant que le film ne prenne de l'ampleur." Jusqu'à se retrouver en compétition à Cannes, dont il allait repartir avec le Grand Prix; pas mal, on en conviendra, pour une histoire que Garrone songeait d'abord à développer... en moyen métrage. Reality est inspiré de l'expérience d'une connaissance napolitaine du réalisateur, dont il vous raconte qu'elle connut des développements dramatiques, conduisant son protagoniste au bord du suicide. A l'écran, Luciano est un homme simple que son sens de la tchatche va pousser à se présenter au casting de Big Brother, la plus célèbre des émissions italiennes de téléréalité, pour bientôt se prendre à un jeu destructeur. Pour l'interpréter, Garrone a fait appel à un parfait inconnu, Aniello Arena, détenu de la maison d'arrêt de Volterra qui signe là une composition rien moins que sensationnelle: "Aniello Arena est acteur au sein de la Compagnia della Fortezza (une troupe en milieu carcéral, ndlr) . Mon père étant critique de théâtre, j'ai vu tous leurs spectacles. Je le connaissais donc fort bien -il tient toujours un des rôles principaux- et je trouvais qu'il avait le profil parfait pour ce personnage. La première raison tient au fait que, comme Luciano, il provient des classes populaires, alors que la plupart des acteurs italiens dans la quarantaine sont issus de la classe moyenne ou de la bourgeoisie. Le fait d'avoir passé 20 ans en prison allait en outre lui donner l'opportunité de découvrir le monde, ce qui était fort proche également de mon idée du personnage: il est pur, fort naïf, et totalement surpris par ce qu'il découvre. Il y avait là un immense défi, mais l'adéquation entre l'individu et le personnage, combinée à son talent d'acteur, a débouché sur quelque chose de fort rare."Luciano, Garrone le présente encore comme un Pinocchio des temps modernes. Mais si son histoire ressemble, pour partie, à un conte de fées, sa vérité est aussi cruelle, qui le voit bientôt sacrifier sa réalité pour une autre, chimérique. "J'étais intéressé par cette dimension voulant que si vous participez à une émission télévisée, votre vie peut s'en trouver changée. La télévision crée la réalité: s'y retrouver équivaut à une validation de votre existence. Il y a là une dimension plus existentielle qui dépasse le simple fait de vouloir être riche et célèbre. Et si elle est tout à fait illusoire, elle constitue un produit d'appel pour un business où l'on vend du rêve. Mais pour certains, la vie s'en trouve effectivement changée, et c'est là que réside toute l'ambiguïté." Et, partant, le danger. Pour autant, le cinéaste italien se refuse à juger - "Mon film ne se veut pas dénonciation directe d'un système, il s'agit simplement d'une histoire qui s'est produite. Mon travail ne consiste pas à statuer sur ce qui est bien ou non." Il ne se fait faute, cependant, d'épingler, dans un même élan, la société de consommation, se référant à Pasolini qui, "dès 1975, parlait du risque de dégénérescence et d'homogénéisation comme de massification des individus qu'elle nous fait courir. Nous en faisons tous partie, et sommes donc autant de sujets à risque." Et d'opérer, encore, un rapprochement avec Gomorra - "Ce sont les deux faces d'une même pièce"- avant d'en revenir à Luciano: "Pour moi, il est victime d'une illusion. En tournant, je ne l'ai jamais considéré comme stupide ou idiot, j'étais toujours à son côté, et je l'ai toujours compris, même quand il faisait les choses les plus insensées. Mais le système est vraiment impitoyable." Signe des temps, le Superstar de Xavier Giannoli ne disait dans le fond pas autre chose... RENCONTRE JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS, À CANNES