"Je suis un chanteur bio, je vais du producteur au consommateur, et cela fait longtemps que je sais que je ne serai pas assez noir pour certains (...). Je ne suis pas non plus prisonnier des destins tragiques liés au blues, genre il est vrai traversé par les handicaps, comme ceux de Peg Leg Howell, qui avait une jambe de bois, Blind Lemon Jefferson, aveugle de naissance, ou Sleepy John Estes, capable, à ce que l'on dit, de dormir debout (rires). Il y a quelques mois, j'ai commencé à compiler un calendrier blues au jour le jour, et à l'envoyer par le Net, puis des amis m'ont dit qu'il ne fallait peut-être pas semer ces histoires au grand vent. Maintenant, je cherche un éditeur. " Sur la table de sa maison schaerbeekoise partagée avec femme et enfants, Marc Lelangue, né en mai 1961 à Courtrai, propose de la tarte au riz et ses tribulations de bluesman génétique. Il a un drôle d'accent, un rien traînant, qui viendrait donc de "maman courtraisienne et mère au foyer après s'être déjà usée dans l'industrie textile, et de papa wallon, prof de maths, le premier avec mon oncle à s'être émancipé d'une famille prolo. Chez moi, je parlais donc le français mais aussi le west-vlaams, le même dial...

"Je suis un chanteur bio, je vais du producteur au consommateur, et cela fait longtemps que je sais que je ne serai pas assez noir pour certains (...). Je ne suis pas non plus prisonnier des destins tragiques liés au blues, genre il est vrai traversé par les handicaps, comme ceux de Peg Leg Howell, qui avait une jambe de bois, Blind Lemon Jefferson, aveugle de naissance, ou Sleepy John Estes, capable, à ce que l'on dit, de dormir debout (rires). Il y a quelques mois, j'ai commencé à compiler un calendrier blues au jour le jour, et à l'envoyer par le Net, puis des amis m'ont dit qu'il ne fallait peut-être pas semer ces histoires au grand vent. Maintenant, je cherche un éditeur. " Sur la table de sa maison schaerbeekoise partagée avec femme et enfants, Marc Lelangue, né en mai 1961 à Courtrai, propose de la tarte au riz et ses tribulations de bluesman génétique. Il a un drôle d'accent, un rien traînant, qui viendrait donc de "maman courtraisienne et mère au foyer après s'être déjà usée dans l'industrie textile, et de papa wallon, prof de maths, le premier avec mon oncle à s'être émancipé d'une famille prolo. Chez moi, je parlais donc le français mais aussi le west-vlaams, le même dialecte qu'Arno. Je crois que mon accent potable en anglais est dû aux origines: j'ai pris l'habitude d'employer d'autres sons que ceux de la langue française." Notre zèbre grandit donc en Brabant wallon, "dans un petit village où la campagne sent la merde, peuplée de mauvais chiens méchants". Comme de bien entendu, il étudie la clarinette et le classique à l'Académie de Wavre, entend le bel canto ou l'opéra de pa'n'ma et se prend un mélange d'Elvis-Deep Purple-Louis Armstrong-Tom Waits dans les gencives adolescentes. Entretemps, teenage Marc est raisonnablement passé de la clarinette à la guitare. Un jour entre "16 et 18 ans", le jeune Lelangue croise une compilation de 78 tours de Blind Boy Fuller (1907-1941), blues nettement vintage: "Je suis curieux de nature, tu me donnes un os, je vais le ronger, je me suis aperçu que les textes de ces vieux types, ces machins d'avant-guerre (...), étaient plus intéressants que les proses ultérieures. Ils parlent, par exemple, de racisme, mais de façon très peu édulcorée. Quand je découvre en même temps que Neil Young, et sa guitare acoustique, les albums de Blind Lemon Jefferson (1893-1929), des trucs enregistrés en 1927, c'est de la bombe atomique. Je ne comprends pas comment on peut produire de tels accords et les paroles forment mon oreille. Les bluesmen utilisent l'argot, mais quand il s'agit d'une expression datée de 1926 à Austin, ce n'est pas aisé de la comprendre, simplement parce qu'elle n'existe plus aujourd'hui. Le blues naît vers 1895 mais les premiers enregistrements ne se font que dans les années 20, et contrairement aux idées reçues, il y a très vite des blancs qui s'y mettent. Ceci dit, lorsque Muddy Waters chante "I wanna make love to you", même le jeune blanc-bec comprend... " Lelangue débute donc en chantant du blues après des latin-maths et une première année loupée en graphisme. "A l'époque, en Belgique, à part Roland (Van Campenhout, ndlr) que je ne connais pas encore et quelques Américains égarés en rue, il n'y a guère de monde pour jouer du blues." Quand notre Flamand-Wallon sort en 1992 son premier opus discographique, Blues You Could Use, c'est de l'électrique, partiellement joué en compagnie de jazzmen comme Michel Hatzigeorgiou ou Paolo Radoni. Stevie Ray Vaughan, le guitariste virtuose qui a relancé le genre dans les années 80, a déjà cassé sa pipe, mais Clapton, la même année, dépoussière notoirement le genre avec un Unplugged laidback, platine à l'international. "Un des préjugés concernant le blues est que ce serait tout le temps la même chose, mais imagine un Américain auquel tu fais écouter Brassens... Pour moi, ce qui donne du sens au blues, ce sont les paroles: le blues est une conversation, une poésie. C'est pour cela que j'aime Juke Boy Bonner (1932-1978), Texan qui, appuyé contre un juke-box, écrivait ses textes sur des cartons de bière... " Pour son second disque (Glandeur nature, 1996), Lelangue fait exception à son américanophilie génétique et balance son pince-sans-blues en français, signant la plupart des chansons. Cela fait des étincelles d'ironie dans Witloof Willy où Willy-le-chicon en prend pour son grade de légume prétentieux: "Witloof Willy, c'est quoi ton message/Tu voudrais nous faire croire que tu as beaucoup vécu/Dessoûle une fois par mois, et prends note au passage/Que les poules ne caquettent qu'après avoir pondu. " Ce sens de la formule fleurie, Lelangue le cultive dans les deux albums en anglais qui complètent son quartet discographique: Greenville (2001) et le dernier en date, Second Hand Roots, paru en décembre 2006. Celui-ci, bouclé en une nuit inspirée dans un petit studio bruxellois avec l'ingé son Michel Andina, collectionne les reprises -éclairées...- de pionniers aveugles (Blind Lemon Jefferson, Blind Willie McTell, Blind Willie Johnson). Sur une métallique National Duolian et des guitares faites de sa propre main de luthier, Marc y chante comme un ancien lézard doré aux misères cotonneuses du sud, la voix splendidement craquelée. Lui qui a juste fait quelques mini-trips à New York et un, plus roots, en Louisiane, où il a croisé Willy Deville, habillé en pirate intégral. Il célèbre l'anecdote en reprenant une portion de tarte au riz. On en revient au calendrier blues, en préparation. Que s'est-il passé, disons, un 14 décembre? Marc nous signale que ce jour-là de 1899 naissait De Ford Failey à Smith County, Tennessee: "Petit-fils d'esclaves, il deviendra le premier artiste programmé au Grand Ole Opry, devenu depuis le temple de la musique country. " Marc conclut: "Ceci dit, on peut être bluesman sans être mort. " CQFD. ?MARC LELANGUE & THE HEAVY MUFULETTAS LE 31 DÉCEMBRE À MINUIT AU SOUNDS JAZZ CLUB À IXELLES, WWW.SOUNDSJAZZCLUB.BE, LES ACTIVITÉS DE 2013 SUR WWW.MARC-LELANGUE.NET RENCONTRE ET PHOTO PHILIPPE CORNET