On ne l'a jamais rencontré. On sait qu'il est timide et qu'il préfère laisser parler son oeuvre pour lui. En cela, on ne peut que lui donner raison. Né à Londres en 1963, Sasha Drutskoy est arrivé à Bruxelles alors qu'il avait à peine trois ans. Russe blanc, donc avec le voyage inscrit en lui, il a fait ce qu'on attendait de lui, c'est-à-dire obtenir un diplôme de droit. Pourtant, depuis toujours, c'est peindre qui l'habite, même s'il se tient à l'écart du circuit consacré. Sa formation? On a bien envie de dire "autodidacte" mais ce n'est pas tout à fait vrai dans la mesure où il a opté pour une formule de compagnonnage...

On ne l'a jamais rencontré. On sait qu'il est timide et qu'il préfère laisser parler son oeuvre pour lui. En cela, on ne peut que lui donner raison. Né à Londres en 1963, Sasha Drutskoy est arrivé à Bruxelles alors qu'il avait à peine trois ans. Russe blanc, donc avec le voyage inscrit en lui, il a fait ce qu'on attendait de lui, c'est-à-dire obtenir un diplôme de droit. Pourtant, depuis toujours, c'est peindre qui l'habite, même s'il se tient à l'écart du circuit consacré. Sa formation? On a bien envie de dire "autodidacte" mais ce n'est pas tout à fait vrai dans la mesure où il a opté pour une formule de compagnonnage à l'ancienne: comme un apprenti de la Renaissance, il s'est invité dans plusieurs ateliers d'artistes consacrés. S'il vit grâce à son pinceau, Drutskoy est avant tout un dessinateur... compulsif. Il dessine à longueur de journée. Ce travail, il lui est nécessaire et il ne le destine pas à être montré au public. Pour preuve de ce besoin de se répandre, ses carnets de dessins sont abordés tant recto que verso. De cette prolifique forge crayonnée, l'intéressé extrait le sujet de ses toiles à la faveur de thématiques qu'il rumine avant de les laisser disparaître dans le néant. À la profusion du dessin répond la rareté de la peinture: il ne signe pas plus de dix à quinze toiles par an. Le galeriste Antonio Nardone, qui l'a vu grandir depuis sa première exposition solo chez lui en 2013, parle d'une " touche qui s'est éclaircie avec le temps", d'une patte " libérée du travail, affranchie du labeur". C'est un charme ambigu qu'exerce la petite dizaine de toiles accrochées à la galerie Nardone sous le modeste intitulé Outdoors. C'est bien d'extérieurs dont il s'agit mais d'extérieurs qui entrent en tension avec l'intériorité. Des paysages de montagnes, ou parfois urbains à la faveur d'un grand renversement, qui déroulent une facture étrange. On pense à une peinture du dimanche, ce qui n'a rien d'une infamie à nos yeux, voire à l'esprit de ces illustrations de contes pour enfants. Bien sûr, entre symbolisme et romantisme, on ne peut pas non plus faire l'économie de citer Arnold Böcklin ou Gaspard Friedrich. Étalée de façon homogène, compacte, serrée, un rien pâteuse, la couleur fascine. Il en va de même pour les effets d'éloignement savamment cultivés. Il y a aussi ces lumières acides, qui caractérisent notamment certains cieux, que l'on se plaît à fixer plus que de raison. Le tout plonge dans un onirisme d'autant plus envoûtant qu'il ne livre pas les clés de son interprétation. Des hommes randonnent en montagne avec des petites maisons accrochées sur le dos, douze alpinistes squattent le toit d'un immeuble, une nurse raconte une histoire à trois bambins dont les lits sont posés en pleine nature... Quel est le sens de tout cela? On l'ignore. C'est très bien ainsi car la force des tableaux de Sasha Drutskoy tient à ceci: ils nous font voyager en nous-mêmes. Ce qui est peut-être le déplacement le plus sûr et le moins décevant par les temps qui courent.