Comment une jeune fille autodidacte au Royaume-Uni, au début du XXe siècle, pouvait-elle imaginer devenir un jour une des plus prodigieuses intellectuelles de son temps? La réponse est simple: elle ne le pouvait pas. À l'époque où Frances A. Yates décida de se passionner pour l'Histoire, la Renaissance et les cultures françaises et italiennes, son destin aurait dû être celui d'une femme de salon cultivée. Or non seulement elle entra à l'université, mais elle devint une des figures décisives de l'étrange milieu gravitant autour de la Bibliothèque Warburg, à Londres. Ses ouvrages, consacrés à toute une série de personnages et de pratiques considérés comme peu sérieux par les autres historiens, reposaient pour beaucoup sur l'étonnante mosaïque de savoirs réunis dans la Bibliothèque. Au contraire des bibliothèques ordinaires, la Warburg était classée selon des principes complexes d'affinité qui ne se souciaient guère des époques, de l'alphabet ou des disciplines. C'est en suivant les caprices et coïncidences que Yates fit les découvertes qui lui permirent de rédiger ses sommes sur Giordano Bruno, les dernières pièces de Shakespeare, la tradition occulte dans la culture élisabéthaine, et tant d'autres -dont la merveille absolue que viennent enfin de faire traduire, par Boris Donné, les éditions Allia: Le Théâtre du monde. Il s'agit d'une enquête d'une érudition tourbillonnante parmi les livres, les gravures, les dessins et les idées qui ont, pendant longtemps, recouru à la métaphore du théâtre comme principe d'ordonnancement des connaissances sur l'univers -et des constructions humaines. De nombreuses figures plus ou moins oubliées de la Renaissance anglaise y font leur apparition, de John Dee à Robert Fludd en passant par certains des plus grands architectes de l'époque, comme Inigo Jones, longtemps considéré (à tort) comme l'importateur de Vitruve (auteur romain du célèbre traité De Architectura) au Royaume-Uni. C'est vertigineux, inépuisable et illustré avec la plus grande classe. C'est à lire et relire.

De Frances A. Yates, ÉDITIONS Allia, traduit de l'anglais par Boris Donné, 320 pages.

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