La télé peut nous conduire à tuer. C'est prouvé. Une expérience de psychologie sociale hallucinante a été dévoilée cet hiver, par l'intermédiaire du documentaire Le jeu de la mort. Un remake de la célèbre expérience de Milgram, qui examinait dans les sixties la soumission à l'autorité -et explorait par là les mécanismes à l'£uvre dans l'entreprise nazie. Le jeu de la mort, qui auscultait les réactions des participants d'un vrai-faux jeu de téléréalité, La zone extrême, voyait des quidams administrer des (fausses) décharges mortelles à des cobayes au nom du seul divertissement: 80 % d'obéissants dans le cadre télévisuel, contre 60 % dans les années 60 face à des blouses blanches. Un livre, L'expérience extrême (Don Quichotte Editions, 295 pages), a été tiré de cette aventure. Le philosophe et journaliste Michel Eltchaninoff le cosigne. ...

La télé peut nous conduire à tuer. C'est prouvé. Une expérience de psychologie sociale hallucinante a été dévoilée cet hiver, par l'intermédiaire du documentaire Le jeu de la mort. Un remake de la célèbre expérience de Milgram, qui examinait dans les sixties la soumission à l'autorité -et explorait par là les mécanismes à l'£uvre dans l'entreprise nazie. Le jeu de la mort, qui auscultait les réactions des participants d'un vrai-faux jeu de téléréalité, La zone extrême, voyait des quidams administrer des (fausses) décharges mortelles à des cobayes au nom du seul divertissement: 80 % d'obéissants dans le cadre télévisuel, contre 60 % dans les années 60 face à des blouses blanches. Un livre, L'expérience extrême (Don Quichotte Editions, 295 pages), a été tiré de cette aventure. Le philosophe et journaliste Michel Eltchaninoff le cosigne. L'arrivée sur les écrans de Dilemme, le jeu de téléréalité trash de W9 a dû vous interpeller?Dilemme, pour le peu que j'en connais, m'apparaît comme paradigmatique. En particulier l'épisode de la candidate qui a dû prendre la posture d'un chien durant toute une journée: laisse, écuelle, croquettes... Cette nouvelle émission revient à des fondamentaux de la téléréalité, avec la sophistication supplémentaire de faire correspondre de l'argent à des choix difficiles, ce qui renforce le dispositif. Il y a l'idée que rien n'est hors de prix. Or, dans ce cas-ci, la somme n'est pas faramineuse, quelques milliers d'euros tout au plus pour faire réaliser à des candidats des défis qui les répugnent.C'est bien ce qu'expliquaient les psychologues sociaux dans des expériences des années 60, 70 et 80 à propos de l'obéissance. Ils montraient que l'engagement était plus fort quand il n'y avait pas d'argent en jeu. Le facteur principal n'est dont pas la valeur d'une somme donnée, mais l'acceptation des règles du spectacle. Vous écrivez qu'un moment charnière pour la télévision mondiale a été l'apparition du jeu Le maillon faible...C'était la première fois où pour gagner, il fallait renverser la logique du jeu d'entraide et entrer dans une optique de concurrence, de manipulation d'autrui et d'élimination radicale et cruelle. Par ailleurs, on entend énormément le mot"stratégie" à la télévision. Un vocabulaire guerrier qui traduit l'incarnation de la guerre individuelle comme stratégie sociale. Le maillon faible ajoute à cela l'humiliation du perdant -non nécessaire dans la guerre, mais bien dans le spectacle. En visionnant Le jeu de la mort, on prend conscience du pouvoir du dispositif plateau-animateur-public (...) sur un candidat. En lisant L'expérience extrême, on voit aussi l'influence de l'écran sur le téléspectateur. Mais concrètement, quel lien peut-on faire entre les 2 situations?Les participants à l'émission La zone extrême qu'on voyait dans Le jeu de la mort sont, comme la majorité de la population, gros consommateurs de télévision. 25 % d'entre eux sont d'ailleurs très friands de téléréalité. A ce stade, on en est réduit aux conjectures. Mais je suis persuadé que regarder massivement ce type d'émission nous conditionne à être des candidats acceptables. On y apprend comment se conduire, gérer son image, mettre certaines valeurs à l'avant-plan et en évacuer d'autres (comme la répugnance à faire souffrir autrui)... Je pense qu'il y a un modelage du téléspectateur qui fait en sorte que les facultés de désobéissance sont plus faibles qu'il y a 50 ans. D'où vient l'autorité de la télé puisqu'elle ne peut évidemment pas tabler sur une quelconque légitimité? Du fait qu'elle est continue ( 3 heures par jour en Belgique et en France, ndlr), diffuse -il y a l'animateur, la caméra, le public, le producteur... on ne peut donc pas identifier une source unique de responsabilité-, et familière. Contrairement à l'Etat, à la justice, à l'enseignement, elle n'est pas symbolisée dans le cadre d'une institution. Ce qui rend plus difficile la prise de distance. Quels autres nouveaux types de pouvoirs voit-on émerger dans nos sociétés, à côté de la télévision?Il y a bien entendu le Web, qui ne m'apparaît pas comme un antidote aux côtés noirs de la télé -aucun média n'est en lui-même bon ou mauvais. Il y a le travail, qui utilise de plus en plus la simulation comme mode de management et mobilise des procédures de concurrence, de mise en spectacle... Le champ qu'ouvre le monde professionnel est aussi vaste que celui de la télévision. Et puis il y a une autre chose qui me trouble beaucoup, c'est l'auto-surveillance généralisée. Cette conjonction possible de la surveillance et du spectacle, où des citoyens s'épient entre eux, où Le Figaro met en ligne la vidéo d'un meurtre... Rencontre Myriam Leroy