Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer?
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Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer? DE PIERRE BAYARD, ÉDITIONS DE MINUIT, 160 PAGES. 8 "Toute ma vie aurait sans doute été différente si je n'étais pas, durant mon adolescence, tombé amoureux de Geneviève Dixmer." Nous sommes en 1963, et Pierre Bayard s'éprend, par écran de télévision interposé, de l'héroïne, interprétée par Anne Doat, du Chevalier de Maison-Rouge. Le feuilleton (le premier de cape et d'épée à la télé française) est adapté du roman populaire éponyme d'Alexandre Dumas. Inscrite au coeur de la période la plus violente de la Révolution (1793, en pleine Terreur), l'épopée dumassienne (co-écrite avec Auguste Maquet en 1846) fait se rencontrer Maurice Lindey, lieutenant de la garde nationale et révolutionnaire convaincu, et Geneviève Dixmer, membre actif du clan des conjurés royalistes qui fomentent l'évasion de Marie-Antoinette. Maurice et Geneviève deviendront amants, plus ou moins encouragés par le mari de cette dernière pour qui Lindey représente une couverture idéale, avant de finir tous deux, dramatiquement et par une série d'enchaînements complexes, sous la guillotine. Devenu professeur de littérature, psychanalyste et essayiste (Le Plagiat par anticipation, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus?), Pierre Bayard ne s'est jamais remis du sacrifice de son idéal féminin: il décide donc d'utiliser les moyens qui sont désormais les siens pour soigner un traumatisme. "Aujourd'hui que ce temps est bien loin, et puisque je n'ai jamais accepté la mort de Geneviève Dixmer, je ne vois pas de meilleure solution que de faire tout ce qui est en mon possible pour modifier le cours des choses." Modifier le cours des choses: entendre entrer physiquement dans le livre et participer à son intrigue dans le but de sauver l'héroïne de son destin tragique. Armé d'une série d'arguments en faveur d'un franchissement entre réalité et fiction (le tout reposant sur une opération psychique délicate: renforcer le pouvoir naturel du lecteur sur le texte et l'histoire), Bayard se "laisse descendre" dans le livre et prend alors la place de son héros -bientôt tenaillé par un dilemme de taille: choisir entre l'idéal républicain et la femme qu'il aime. A chaque carrefour, Bayard-Lindey sera ainsi amené à poser des choix, bifurcations narratives emmenant avec elles une série de questionnements éthiques (s'agit-il de choisir entre désir et devoir? La fin justifie-t-elle les moyens? Peut-on sacrifier une personne pour en sauver plusieurs?). Convoquant tant Ma sorcière bien-aimée et Woody Allen que quelques-uns des plus passionnants chapitres de l'Histoire de la philosophie morale (le dilemme du tramway ou l'expérience de Milgram), l'iconoclaste professeur Bayard interroge non seulement la charpente narrative d'un classique (comme dans Qui a tué Roger Ackroyd?, réjouissante contre-enquête dans laquelle il démontrait les "erreurs" d'Hercule Poirot jusqu'à conduire le texte à une résolution sensiblement différente) mais aussi sa propre ligne éthique (comme dans Aurais-je été résistant ou bourreau?, dans lequel il remontait à la Seconde Guerre mondiale pour voir comment il s'y serait personnellement comporté en y dépêchant un personnage-délégué). Entre Le livre dont vous êtes le héros (cette prise de pouvoir ludique, galopante et heureuse d'un lecteur lambda sur un roman) et le Profil d'une oeuvre (cette révérence vis-à-vis du texte, couplée à une impeccable assise intellectuelle), une entreprise captivante, dédiée à la littérature et ses pouvoirs. YSALINE PARISIS