Et il arrivait ce qui arrive à présent: Jean-Patrick Manchette est installé à son bureau, pétrifié, les mains à plat de chaque côté de sa machine à écrire portative. Une formidable clameur lui parvient depuis l'extérieur. Pourtant, la rue est déserte, à l'exception de deux ou trois silhouettes fantomatiques pressées qui rasent les murs avant de disparaître dans la pénombre d'un porche. Les rideaux de fer des commerces sont tirés. En contrebas, la circulation sur le périphérique intérieur habituellement saturé de véhicules, est quasi nulle. De rares voitures de police, des ambulances du SAMU, sirènes hurlantes, et une poignée de camionnettes de livraison s'y succèdent par intermittence. Il est 20 h. Comme chaque soir depuis le 16 mars, ses voisins applaudissent par dizaines, qui en famille à leur balcon, qui célibataire à la guitare ou au piano, qui en couple, enlacés, la larme à l'oeil, en une sorte d'hommage vaguement camusien aux personnel...

Et il arrivait ce qui arrive à présent: Jean-Patrick Manchette est installé à son bureau, pétrifié, les mains à plat de chaque côté de sa machine à écrire portative. Une formidable clameur lui parvient depuis l'extérieur. Pourtant, la rue est déserte, à l'exception de deux ou trois silhouettes fantomatiques pressées qui rasent les murs avant de disparaître dans la pénombre d'un porche. Les rideaux de fer des commerces sont tirés. En contrebas, la circulation sur le périphérique intérieur habituellement saturé de véhicules, est quasi nulle. De rares voitures de police, des ambulances du SAMU, sirènes hurlantes, et une poignée de camionnettes de livraison s'y succèdent par intermittence. Il est 20 h. Comme chaque soir depuis le 16 mars, ses voisins applaudissent par dizaines, qui en famille à leur balcon, qui célibataire à la guitare ou au piano, qui en couple, enlacés, la larme à l'oeil, en une sorte d'hommage vaguement camusien aux personnels soignants qui oeuvrent jour et nuit dans les hôpitaux du pays pour contenir l'épidémie de Covid-19. Sur la façade de l'immeuble d'en face, plusieurs fenêtres restent pourtant fermées. Certains habitants du quartier préfèrent la solitude de leur canapé ou le silence des livres au tintamarre exubérant des balcons. C'est le cas de Jean-Patrick Manchette. Pour lutter contre un sentiment d'angoisse oppressant qui l'a cueilli en fin d'après-midi, il a bu cinq verres de whiskey Jack Daniel's, tiré les rideaux et débranché son téléviseur. D'autre part, il a absorbé, voici environ 20 minutes, deux comprimés de Valdoxan 25 mg, un antidépresseur puissant. L'ensemble n'a pas provoqué chez lui le soulagement espéré, mais ravivé une colère sourde qui menace à chaque instant d'exploser, l'empêchant de se concentrer sur la rédaction de l'article qu'un grand quotidien national lui a commandé la semaine passée sur la fonction du roman noir en période de crise économique et sociale. Jean-Patrick Manchette décrocherait bien son téléphone pour expliquer au journaliste qu'il préfère jeter l'éponge. Il pourrait arguer que ni les états d'âme d'un romancier, même célèbre, ni la petite affaire du roman noir n'ont une grande importance au regard de la situation sanitaire préoccupante que connaît le monde, que tous les esprits sains devraient davantage s'inquiéter de la politique de répression policière inédite menée par le gouvernement français depuis le début du confinement ou de la fermeture des librairies, des cinémas et des théâtres, et que par ailleurs, sa propre santé est bien trop précaire pour qu'il puisse écrire ne serait-ce qu'une ligne de qualité passable, mais la vérité, c'est que l'article est payé 700 euros la demi-page. Jean-Patrick a besoin de cet argent. Il n'a pas touché un centime de son éditeur depuis près de deux mois, les services fictions des chaînes de télévision et les producteurs de cinéma pour qui il oeuvre comme scénariste ont suspendu toutes les commandes sine die et les aides promises par le ministère de la Culture tardent à tomber. Jean-Patrick Manchette est un écrivain de 52 ans qui a un loyer à payer. Sa machine à écrire est une Hermès 3000 de couleur bleu pétrole. La couche de peinture noire qui recouvre la surface légèrement incurvée des touches du clavier manifeste des signes d'usure, en particulier sur les lettres A, E, R et N. Le ruban encreur neuf qu'il a installé quinze jours plus tôt n'a pas encore servi. La feuille de papier vergé 64 grammes ivoire glissée dans le cylindre reste désespérément vierge. Sa chaîne hi-fi stéréo de marque Yamaha diffuse à bas niveau un CD de Miles Davis, période cool jazz, sur lequel figurent les enregistrements studio originaux de 1949 de Boplicity, Budo et Godchild avec Max Roach à la batterie et Gerry Mulligan au saxophone. Le volume sonore du nonette de jazz n'est pas assez fort pour couvrir les hurlements de la sono du voisin de l'étage inférieur qui passe We are the champions du groupe de rock britannique Queen. La raison pour laquelle Jean-Patrick est assis à son bureau avec des réflexes diminués et en écoutant cette musique-là, il faut la chercher surtout dans la place de Jean-Patrick dans les rapports de production. Le fait qu'une pandémie majeure se soit déclarée dans la ville chinoise de Wuhan quelques semaines plus tôt, avec pour conséquence un confinement strict de près de la moitié de la population mondiale et un effondrement probable à court ou moyen terme de l'économie, n'entre pas en ligne de compte. Pas plus que la forme sévère d'agoraphobie dont souffre Jean-Patrick. Ce qui arrive à présent n'était jamais arrivé auparavant.