En 1967, Theodor Adorno avait 63 ans. Il venait de publier coup sur coup deux livres majeurs, Jargon de l'authenticité et Dialectique négative, et s'apprêtait à mettre la dernière main à un ouvrage consacré à celui qui avait été son maître et ami en musique, Alban Berg. À l'invitation de l'Université ...

En 1967, Theodor Adorno avait 63 ans. Il venait de publier coup sur coup deux livres majeurs, Jargon de l'authenticité et Dialectique négative, et s'apprêtait à mettre la dernière main à un ouvrage consacré à celui qui avait été son maître et ami en musique, Alban Berg. À l'invitation de l'Université de Vienne, le maître incontesté de l'École de Francfort tint cette année-là une conférence portant sur les périls liés à la montée de l'extrême droite en Allemagne, en particulier celle du NPD, un parti ouvertement néo-nazi, que les observateurs voyaient déjà entrer au Bundestag. Au contraire des livres d'Adorno, toujours très écrits, cette conférence, publiée aujourd'hui en français pour la première fois, dans une élégante traduction de l'infatigable Olivier Mannoni, se caractérisait par une forme inattendue d'accessibilité, voire même de légèreté. Commentant l'actualité politique, Adorno se transformait en une sorte d'éditorialiste brillant, relativisant là où il le fallait, pointant du doigt les coupables et proposant d'un air très sûr des solutions. En l'occurrence, face à ce " nouvel extrémisme de droite", la proposition qu'avançait le philosophe ressemblait à s'y méprendre à celle qui sort invariablement de la bouche des chroniqueurs du contemporain: seule la raison, expliqua-t-il, peut encore nous sauver. Comme quoi, si l'histoire se répète, elle le fait aussi du côté des intellectuels.