En 1927, Edward Hopper peint Automat. On connaît ce tableau nocturne qui donne à voir l'une de ces jeunes femmes solitaires que le peintre affectionnait tant. La scène est mélancolique, à l'image des yeux de la belle, perdus dans le vide. Cette toile est indépassable en ce qu'elle rend compte de la déshumanisation à l'oeuvre dans la société, celle-ci ayant fait le choix d'élire la consommation comme son carburant officiel. D'autres voies étaient possibles. Mais ce que le peintre nous dit avec certitude, c'est qu'un monde dans lequel on boit un café préparé par une machine (le distributeur auquel renvoie explicitement le titre de la composition) plutôt que par un être ...

En 1927, Edward Hopper peint Automat. On connaît ce tableau nocturne qui donne à voir l'une de ces jeunes femmes solitaires que le peintre affectionnait tant. La scène est mélancolique, à l'image des yeux de la belle, perdus dans le vide. Cette toile est indépassable en ce qu'elle rend compte de la déshumanisation à l'oeuvre dans la société, celle-ci ayant fait le choix d'élire la consommation comme son carburant officiel. D'autres voies étaient possibles. Mais ce que le peintre nous dit avec certitude, c'est qu'un monde dans lequel on boit un café préparé par une machine (le distributeur auquel renvoie explicitement le titre de la composition) plutôt que par un être humain est aussi désolé que désolant. De façon prémonitoire, Hopper esquisse là les contours de la postmodernité. L'étape suivante, on la connaît, c'est celle que Michel Foucault formule de la sorte dans Les Mots et les Choses: " L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine. Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues (...) alors on peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable." L'auteur de Surveiller et punir publie ces lignes en 1966 soit au moment où Sol LeWitt signe son 5 Part Piece (Open Cubes) in Form of a Cross qui occupe une place de choix au sein de De simples constructions au Kanal bruxellois. La proposition magistralement agencée se dresse dans ce qui était autrefois la carrosserie du garage Citroën. La pièce évoque un tournant dans l'Histoire de l'art: la mise en cause de la sculpture classique et son usage du socle. Cette conjonction ne relève pas du hasard, l'idée déroulée par Foucault a bel et bien connu une transcription dans le domaine des formes. La chair, dont l'homme est le colporteur, et la représentation ont beau être exclues de l'exposition du commissaire Nicolas Liucci-Goutnikov, il ne vient pas deux secondes à l'esprit l'envie de les regretter. Face à cet ensemble hyper-cohérent d'oeuvres exhibant leur structure, c'est la fascination totale qui prévaut. On pense bien sûr à Carl Andre et son 4 Segment Hexagon (1974), exemplaire remise à plat de "l'érectomètre" d'une discipline gagnée à la cause turgescente... Mais il y en a beaucoup d'autres: Dan Flavin, Paolo Icaro ou John Baldessari transformé en peintre en bâtiment à la faveur de 6 Colourful Inside Jobs (1977-1997). Minimalisme, constructivisme, travaux engendrés selon des formules mathématiques - Pi Weeping Neonly n°3 (2003) de François Morellet- pourraient faire redouter le pire au visiteur. Qu'il se rassure, il n'en est rien: même le rire s'invite au coeur de l'expo. Ainsi des hilarantes saynètes de Six Boxes (Life Size) (1997) de John Wood, vidéo tournée en Betacam dans laquelle le plasticien fait se croiser appréhension de l'espace et comique de situation façon Buster Keaton. "Et le sublime?", demandera-t-on à juste titre. Il est bel et bien présent dans une pièce inclassable de la Coréenne Haegue Yang. Son Lingering Nous (2016) révèle les potentialités plastiques insoupçonnées de 166 stores vénitiens en métal recouverts de peinture thermolaquée. Un ballet immobile qui laisse sans voix.