Dans la hype du moment autour du rap belge, Scylla est un peu celui qui ne l'est pas. Pas "branché" -il est depuis trop longtemps dans le circuit-, mais par contre respecté, reconnu, et, surtout, populaire: après avoir déjà rempli une Ancienne Belgique par le passé, le trentenaire ajoutera, ce vendredi, à son palmarès scénique un sold out au Cirque Royal. Pas mal pour un rappeur qui n'a pas toujours bénéficié de l'éclairage médiatique dont profite aujourd'hui la "nouvelle vague"...
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Dans la hype du moment autour du rap belge, Scylla est un peu celui qui ne l'est pas. Pas "branché" -il est depuis trop longtemps dans le circuit-, mais par contre respecté, reconnu, et, surtout, populaire: après avoir déjà rempli une Ancienne Belgique par le passé, le trentenaire ajoutera, ce vendredi, à son palmarès scénique un sold out au Cirque Royal. Pas mal pour un rappeur qui n'a pas toujours bénéficié de l'éclairage médiatique dont profite aujourd'hui la "nouvelle vague"... A peu près au milieu de son nouveau disque, Scylla précise ainsi à propos de sa ville: "Je la représentais bien avant que BX soit à la mode". Comme par exemple, en 2009, avec le titre BX Vibes. Dédié à la ville, le remix convoquait une petite dizaine de "collègues" autour de lui (Convok, Rival, 13hor, Gandhi...). "A l'époque, j'avais imaginé rassembler les énergies pour créer un pôle rap bruxellois qui puisse trouver sa place sur la scène francophone. Mais ce n'était pas encore le bon moment. Trop de conflits, trop d'ego... Aujourd'hui, il existe beaucoup moins de tensions, les gens se respectent et tirent tous dans le même sens." En d'autres termes, ce que BX Vibes n'a pu accomplir, un titre comme Bruxelles arrive de Roméo Elvis, et son all-star clip à plus de deux millions de vues, a réussi à le concrétiser. "Il n'y a plus ce débat sur qui peut rapper ou pas, qui est crédible ou pas, qui est légitime ou pas... Aujourd'hui, tout le monde prend le micro. Dans les concerts, aussi, le public n'est plus le même. Le mouvement s'est démocratisé." Ou, au contraire, embourgeoisé? "Oui, probablement aussi. D'ailleurs, pour les rappeurs qui viennent du côté "rue", c'est devenu plus compliqué de se faire encore entendre. Certains profils passent beaucoup moins bien. C'est dommage. Mais c'est toujours un peu comme ça, quand une tendance prend le dessus et devient plus tyrannique (rires)." Aucun regret, aucune acrimonie à pointer ici, que du contraire. "Honnêtement, au plus le rap touche de gens, au mieux c'est." A vrai dire, cela fait un moment que Scylla lui-même a pris le pli de s'éloigner du carcan traditionnel, livré à ras de bitume, pour s'essayer à d'autres couleurs. C'est encore davantage le cas avec son nouvel album, le second sous son nom, intitulé Masque de chair. Depuis le début, Scylla cultive sa propre marque de fabrique. A la fois solitaire et rassembleur, il affiche volontiers des airs de moine-soldat, avec son crâne rasé et sa voix rauque qui passe les mots au hachoir. En outre, il s'est toujours montré réfractaire aux cases trop étroites: à la fois universitaire et attaché à la rue, dans laquelle il a trop traîné pour ne pas lui devoir une partie de sa philosophie de vie, il est ce rappeur un peu à part, qui plonge dans la mythologie grecque pour se trouver un pseudo. Loin des clashs, il nourrit régulièrement ses textes de questionnements existentiels et philosophiques. Sur Abysses, en particulier, son premier album solo sorti en 2013, le propos marmonnait des humeurs parfois très sombres. "Avec l'idée que la lumière n'est jamais aussi éclatante que quand elle tranche dans l'obscurité." Ça c'était pour l'intention de départ. Dans les faits, "ceux qui me connaissaient moins bien ont pu passer à côté de certaines choses, et s'arrêter à la caricature du mec torturé." Cela n'a pas empêché le disque de tracer sa route -plus de six mois dans l'Ultratop et Octave du meilleur album catégorie "musiques urbaines". Cette fois, cependant, le Bruxellois a voulu changer un peu la focale et "apporter quelque chose de plus coloré". Concrètement, dans Masque de chair, cela passe notamment par une collaboration accrue avec le pianiste classique, fan de hip-hop, Sofiane Pamart, rencontré à l'époque d'Abysses. "On devait faire une session acoustique ensemble pour le site Web 3eme Gauche et ça a tellement bien cliqué entre nous qu'on a décidé de pousser les choses plus loin. Du coup, ça m'a amené à développer davantage le côté chanson à texte, que j'ai toujours aimé. L'exercice n'est pas toujours simple, c'est une tout autre dynamique. Mais quand ça fonctionne, ça donne quelque chose de plus pur, qui va directement à l'essentiel."C'est le cas, par exemple, d'un titre comme Et toi? ou Seul un fou. À côté des instruments acoustiques, le beat est cependant toujours là. L'humour ou les ego-trips aussi, comme sur Chopin ("ce soir, tu feras les frais de tout ce qui me passera par la tête") ou Arrête tes couilles! ("cette fois, promis, je vais pas les faire tchouler", accent brusseleer compris dans le texte). Ces morceaux fonctionnent comme des respirations dans un disque qui continue malgré tout de se poser 1001 questions existentialo-spirituelo-new age. On ne se refait pas... L'intéressé plaide coupable et rigole: "C'est quand même marrant que, dès qu'on veut parler de choses sérieuses, les gens se crispent. Le mot d'ordre, c'est "divertir!", à tout prix. Ça me choque, parce que moi, dans ma vie de tous les jours, j'ai besoin d'avoir des discussions profondes. C'est une nécessité. On a parfois tendance à croire que c'est fastidieux, alors qu'en réalité, cela vivifie l'esprit!" Sur Vivre, il évoque ainsi la mort de sa mère. "Je l'ai perdue récemment, elle, et celui qui m'a fait office de père. Forcément, c'est un traumatisme. C'est très dur sur le moment. Mais c'est aussi un choc positif. Votre rapport à la vie évolue. Vous avez envie d'en profiter davantage. Cela ne veut pas dire que, dans ma musique, la quête de sens a disparu. Mais ça ne doit plus être une torture, un truc un peu trop plombé." Conséquence: avec ce second album, Scylla baisse volontiers les défenses et trouve goût à une certaine légèreté. Sur le Net, on l'a même vu, lui, le rappeur autarcique et ténébreux, inviter sa (large) communauté virtuelle à mettre la main dans l'album, lui demandant de commenter, de trancher, etc. Comme quand il se filme au volant de sa voiture, proposant aux fans de choisir entre deux productions, qu'il enchaîne dans son autoradio, alors qu'il trace dans la ville, en pleine nuit. "J'aimais bien l'idée de faire tomber les masques, mais aussi les barrières. Laisser le côté perfectionniste, control-freak, un peu de côté, pour revenir vers des choses plus spontanées et ouvertes." Puisque, de toute manière, on n'est jamais complètement seul. "Il y a la zone sauvage de la création initiale, ce que l'artiste a envie de dire, sans rien demander à personne. Là, oui, c'est un endroit solitaire. Mais il faut aussi pouvoir prendre du recul, et réfléchir à ce qu'il convient de faire de cette inspiration première, comment la rendre intelligible à un public qui n'a forcément pas toutes les clés." Scylla -Gilles dans le civil- a souvent donné l'image d'un bloc, dur et compact. Un personnage ombrageux, privé et pudique, dégageant un charisme à l'ancienne, façon Lino Ventura. C'est encore le cas aujourd'hui. Mais désormais, Scylla fissure un peu l'armure, laisse davantage voir les cicatrices. "C'est vrai qu'à la base, je suis plutôt quelqu'un de timide, discret. Monter sur scène, par exemple, est quelque chose qui n'est pas du tout évident pour moi qui n'aime pas trop me mettre en avant... Aujourd'hui, même si je n'ai plus trop le trac, le concert reste un moment étrange, qui me met mal à l'aise. La seule chose qui me pousse à le faire est que ça provoque des instants de partage incroyables. Ils sont tellement intenses que ça donne du sens à tout le reste. Je me dis alors que ça vaut la peine d'aller un peu contre ma nature." Ce sont aussi les textes qui suscitent ça, leur manière de passer par le personnel pour toucher le plus grand nombre. "Même si je peux donner l'impression de me livrer davantage, le "je" des paroles n'est jamais "moi". Ce serait trop présomptueux ou prétentieux que de penser que mon petit cas personnel intéresse les gens. Si je parle en "je", c'est quasiment toujours dans une quête d'universalité. Quand j'évoque la disparition de ma mère, par exemple, c'est pour réveiller un truc qui remue tout le monde, pas juste pour parler de ma vie." SCYLLA, MASQUE DE CHAIR, DISTR. URBAN PIAS. 7 EN CONCERT ENTRE AUTRES LE 01/07, À COULEUR CAFÉ RENCONTRE Laurent Hoebrechts