Amer les avait révélés. L'Etrange couleur des larmes de ton corps vient confirmer de flamboyante manière le talent peu banal d'un tandem qui, en plus d'un grand flair visuel, n'a pas froid aux yeux. Nourri d'une intense fascination pour le "giallo", le cinéma d'Hélène Cattet et Bruno Forzani se fait aujourd'hui plus radical encore, aux confins du cinéma de genre et de l'expérimental. En fait, ce deuxième long métrage aurait pu être... le premier, vu que son écriture a commencé en 2002. "C'était le projet de nos rêves, et mon fantasme absolu!", clame Forzani, Cattet expliquant qu'il était "trop cher et trop difficile pour un premier long métrage". L'écriture de L'Etrange couleur des larmes de ton corps a, au fil des années, évolué "du film policier, du whodunit, ve...

Amer les avait révélés. L'Etrange couleur des larmes de ton corps vient confirmer de flamboyante manière le talent peu banal d'un tandem qui, en plus d'un grand flair visuel, n'a pas froid aux yeux. Nourri d'une intense fascination pour le "giallo", le cinéma d'Hélène Cattet et Bruno Forzani se fait aujourd'hui plus radical encore, aux confins du cinéma de genre et de l'expérimental. En fait, ce deuxième long métrage aurait pu être... le premier, vu que son écriture a commencé en 2002. "C'était le projet de nos rêves, et mon fantasme absolu!", clame Forzani, Cattet expliquant qu'il était "trop cher et trop difficile pour un premier long métrage". L'écriture de L'Etrange couleur des larmes de ton corps a, au fil des années, évolué "du film policier, du whodunit, vers une forme plus libre, affranchie des contraintes du film de genre". Forzani approuve sa complice et révèle que le succès d'Amer leur a amené "des propositions venues d'Angleterre et des Etats-Unis, mais nous ne voulions pas faire un film de commande sans implication personnelle, nous rêvions de ce film-ci et, son financement étant devenu possible, nous nous y sommes totalement consacrés. Nous l'avions imaginé au tout début de notre relation, et c'en est devenu le couronnement!" Avant d'entreprendre une adaptation de roman (Laissez bronzer les cadavres, de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid), Cattet et Forzani nous offrent "une expérience", visuelle, sonore, d'une intensité très particulière et s'inscrivant dans un cadre en lui-même fascinant. Après la vaste demeure d'Amer, située à Menton, c'est une série de bâtiments Art nouveau qu'ont choisie les cinéastes pour y situer leur film. A Bruxelles (hôtels Solvay, Hannon et Ciamberlani, entre autres) comme à Nancy (villa Majorelle et immeuble Bergeret), c'est au total sept maisons qui composent, en une architecture réinventée, celle de L'Etrange couleur des larmes de ton corps. "L'Art nouveau a inspiré le film, révèle Forzani, il nous a invités à ouvrir une porte vers le fantastique à Bruxelles, tout en offrant un cadre idéal à la structure foisonnante, de récits à tiroirs, de la narration de notre film. Avec en plus la représentation de la femme divinisée, les fantasmes qu'elle révèle. C'était architecturalement parfait!" Le surréalisme belge est l'autre référence patrimoniale consciente d'une oeuvre que ses auteurs, grands admirateurs de Monsieur Fantômas et citant le cinéma de Harry Kümel, rapprochent étonnamment, "en version trash ou en tout cas extrême", du premier film d'André Delvaux, L'Homme au crâne rasé... Mais ce qui ressort avec force de L'Etrange couleur, c'est l'expression à la fois transgressive et ludique d'un art original et sensuel, où le choix des interprètes -dont une danseuse de la compagnie de Jan Fabre- est dicté par des options "graphiques", et où le son "organique", totalement créé de A à Z à l'exception des dialogues, bénéficie à lui seul de quatorze semaines de montage "acousmatique". Les chiffres donnent le tournis (14 000 photos de repérages, 50 plans tournés par jour!) et attestent de l'enthousiasme et de la précision du travail du tandem. "On utilise tous les outils audio-visuels pour faire partager quelque chose de plus sensoriel, de moins intellectuel", commente Cattet, Forzani ajoutant: "Le film c'est comme une montagne russe, on le construit comme ça, avec des montées, des accélérations. C'est un voyage, c'est un grand huit!" Et de comparer aussi L'Etrange couleur des larmes de ton corps à "un labyrinthe dans lequel le spectateur peut se perdre (on souhaite qu'il s'y perde!), car nous n'y mettons pas de flèche pour trouver la sortie"... Une démarche que lames tranchantes, sang et angoisse n'empêchent jamais d'être ludique, un mot que le duo également couple -parent d'un nouveau-né craquant- aime répéter non sans justesse. RENCONTRE Louis Danvers