Dheepan
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Dheepan DE JACQUES AUDIARD. AVEC JESUSTHASAN ANTONYTHASAN, KALIEASWARI SRINIVASAN. 1 H 49. LUMIÈRE/TWIN PICS. 6 Youth DE PAOLO SORRENTINO. AVEC MICHAEL CAINE, HARVEY KEITEL. 1 H 58. PARADISO/COMING SOON. 9 A l'instar de celles du Seigneur, les voies des jurys cannois sont parfois impénétrables. Et s'il arrive qu'une Palme d'or fasse l'unanimité (Amour, de Michael Haneke, en est un exemple récent), d'autres font l'objet, sinon de controverses (Uncle Bunmee, d'Apichatpong Weerasethakul), de débats plus ou moins houleux. Celle octroyée en mai dernier à Dheepan, de Jacques Audiard, par un aréopage présidé par les frères Coen a laissé les observateurs quelque peu dubitatifs. Si nul ne songerait à contester au réalisateur d'Un prophète et autre De battre mon coeur s'est arrêté un sacré talent, le voir récolter les lauriers suprêmes pour ce qui est peut-être son opus le moins abouti relève de l'énigme en effet... S'ouvrant sur un prologue soufflant, le film retrace l'épopée de Dheepan, ancien combattant tamoul décidant de fuir la guerre civile au Sri Lanka. Et qui, pour faciliter son entreprise, va se construire une famille de fortune, embarquant avec une femme et une fillette inconnues pour la France afin d'y obtenir l'asile politique. La suite verra une cité en forme de zone de non-droit contrôlée par les gangs servir de cadre à une double (re)construction problématique: celle de l'homme, et de sa famille (re)composée. Le sujet est d'une force rare, Audiard le prend à bras-le-corps, signant un film sous haute tension exposant ses protagonistes à la violence et l'incompréhension du monde. Soit, en prise sur une actualité brûlante, une oeuvre coup de poing redessinant habilement drame familial et film de banlieue, mais s'abîmant dans un troisième acte où le cinéma d'action s'invite sans nuances dans l'affaire, le guerrier qui sommeillait en Dheepan s'y réveillant en justicier dans la cité pour mettre à mal l'édifice mis en place par le cinéaste. L'on conclura donc à une Palme récompensant un parcours plutôt qu'un film, là où il y avait pourtant des prétendants sérieux, Youth, de Paolo Sorrentino, étant de ceux-là (au même titre que Carol, de Todd Haynes). Le réalisateur transalpin y renoue avec l'humeur mélancolique de La Grande Bellezza, et y entame une déambulation sur le fil de l'existence en compagnie de deux amis de toujours réunis dans un luxueux établissement transalpin: un chef d'orchestre retiré des affaires, et un réalisateur rêvant à un dernier film. Et leurs échanges de composer une symphonie baroque dont l'exubérance de façade ne serait jamais que l'écrin d'une angoisse abyssale rythmée par le tic-tac obsédant du temps n'en finissant plus de passer. Une sorte de tour de force, magistralement incarné par Michael Caine et Harvey Keitel, pour un film de toute beauté inexplicablement reparti bredouille de la Croisette... JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS