DE CHRISTOPHE NICK.
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DE CHRISTOPHE NICK. Maintenant on en est sûr: la télé peut organiser demain la mise à mort d'un individu au nom du divertissement. On peut désormais mesurer le pouvoir du petit écran, grâce à ce documentaire terrifiant, qui montre que l'Homme n'a rien appris de l'Histoire. LeJeu de la mort, c'est une étude mise en place par le journaliste Christophe Nick, épaulé par une armada d'experts en psychologie sociale. Un dispositif calqué sur la fameuse expérience de Milgram (1960-1963), qui examinait l'obéissance à l'autorité à travers un très controversé cadre d'expérimentation où un "enseignant" - le cobaye - devait administrer des chocs électriques d'intensité croissante à un "élève" - un comédien - en cas de mauvaise réponse. La gueule de bois qui suivit l'étude fut rude: la plupart des participants, soumis à une autorité qu'ils estimaient légitime, s'étaient transformés en bourreaux. LeJeu de la mort, ce n'est rien d'autre. Sauf que l'autorité n'est ici plus la blouse blanche du scientifique, mais la télévision elle-même, incarnée par un plateau de jeu animé par la jeune et glamour Tania Young. Concrètement, 80 personnes sont recrutées pour participer, leur a-t-on dit, à un pilote d'émission télé, La zone extrême. Pas d'argent à la clé, pas même la gloriole: l'enregistrement n'étant pas destiné à être diffusé. Ces candidats sont assis derrière une console. A chaque bouton de la machine correspond, pensent-ils, un voltage. Face à eux, dans une cabine fermée, un homme (un comédien) sanglé sur une chaise, relié à des (fausses) électrodes. Il doit retenir des associations de mots. A chaque erreur, l'enseignant est obligé de lui infliger un choc électrique. Quand il hésite, l'animatrice le re-cadre: "Poursuivez!", "Ne vous laissez pas impressionner!", "Ce sont les règles"... On ne déflorera pas ici les ultimes résultats de l'expérience - qui donneront par ailleurs lieu à un bou-quin -, mais on avancera tout de même qu'ils sont absolument hallucinants. "La télé abuse considérablement de son pouvoir", commente Christophe Nick. "En particulier à partir du moment où elle s'est intéressée à l'intimité des gens, dès la fin des années 70 et le début des années 80, époque de l'explosion des psy-shows. Cette percée de l'intime, très vite, est devenue indécente. Puis humiliante. Nous sommes entrés dans un monde moins émotionnel que pulsionnel, ce qui est unique à l'échelle de l'Histoire." Intéressant à noter: parmi le peu de désobéissants mis en lumière par le Jeu de la mort, il y avait plusieurs représentants d'une minorité, "mais ces observations sont trop fragmentées pour en tirer des chiffres et des conclusions"."Espérons que le documentaire permette de voir autrement les émissions trashs, qu'on arrête de se dire "Ces gens sont des cons!"", poursuit le journaliste. Proposé dans le cadre de l'émission de décryptage des médias de la RTBF InterMédias, ce film - qui sortira en salle là où la télé n'est pas prête à l'autocritique - sera suivi d'un débat confrontant acteurs et observateurs du petit écran. Histoire de décortiquer cette expérimentation assez traumatisante, puissant plaidoyer pour la désobéissance. Myriam Leroy