Une après-midi de septembre 2010, dans un préau d'école bruxelloise, répétition: la première impression est d'arriver dans un film muet -malgré les cris, rires et paroles- ou un labo de poésie expérimentale. Buster Keaton invité des Galapiats: suspensions, bricolages magiques, costards sur le pouce, trucages de cartomancienne, l'imprévu s'invite en privilégié. La "folie" est d'avoir voulu faire un spectacle de toutes les différences, tout en défendant une esthétique, des audaces et des couleurs. De la technique aussi. Pas un atelier protégé ouvert aux sentiments convenus qu'on balade volontiers sur les trisomiques et les déficients mentaux. On est donc retourné à une seconde répétition, puis à d'autres, avec l'impression d'assister à une histoire vraie, chair lente qu'il s'agissait, au final, d'habiller pour sortir en ville. Les protagonistes, entre 23 et 57 ans, ont peu d'inhibitions, mais une liberté et un plaisir communicatifs qui évacuent le classique narcissisme du show. L'initiative est partie de Vér...

Une après-midi de septembre 2010, dans un préau d'école bruxelloise, répétition: la première impression est d'arriver dans un film muet -malgré les cris, rires et paroles- ou un labo de poésie expérimentale. Buster Keaton invité des Galapiats: suspensions, bricolages magiques, costards sur le pouce, trucages de cartomancienne, l'imprévu s'invite en privilégié. La "folie" est d'avoir voulu faire un spectacle de toutes les différences, tout en défendant une esthétique, des audaces et des couleurs. De la technique aussi. Pas un atelier protégé ouvert aux sentiments convenus qu'on balade volontiers sur les trisomiques et les déficients mentaux. On est donc retourné à une seconde répétition, puis à d'autres, avec l'impression d'assister à une histoire vraie, chair lente qu'il s'agissait, au final, d'habiller pour sortir en ville. Les protagonistes, entre 23 et 57 ans, ont peu d'inhibitions, mais une liberté et un plaisir communicatifs qui évacuent le classique narcissisme du show. L'initiative est partie de Véronique Chapelle, directrice du Créahm-Bruxelles, qui a casté pendant un long bout de temps les candidats et s'est associée à l'Espace Catastrophe et à Catherine Magis, pros du Cirque basés à Bruxelles. Complicités vaut mieux que son sous-titre tirebouchonné ( Aujourd'hui, je suis content d'être ensemble!): il donne du lustre à un vieux genre de comédie humaine qui a longtemps senti la sciure de bois et les rires poudrés des augustes faisant peur aux enfants. Là, avec toute l'incertitude des amateurs éclairés -cadrés par des pros-, le cirque est en ville. Et on ira le voir. l u Complicités, MISE EN SCÈNE DE CATHERINE MAGIS, LES 3, 4, 5, 7 ET 8 FÉVRIER AU VARIA À BRUXELLES, WWW.VARIA.BE ET LE 31 MARS AUX RENCONTRES INTERNATIONALES DU CRÉAHM À LIÈGE, WWW.CATASTROPHE.BEL'acrobate en bleu s'appelle Miraël et habite en Israël: pour des raisons familiales et professionnelles, il commute fréquemment avec Bruxelles. Il est venu à plusieurs périodes répéter le spectacle. " Je n'avais jamais travaillé avec des handicapés mentaux et c'est vrai qu'à mon arrivée, je me demandais qui étaient ces gens... Dès le début, j'ai pris le parti de ne pas les traiter différemment des autres, de ne pas tomber dans le sentimentalisme." Miraël fait ce numéro de suspension avec la complicité d'une tenture rouge et d'Eduardo, qui, dans un numéro précédent, rampait sur le praticable à 6 mètres de hauteur. Le risque a été jugé trop grand et c'est Miraël qui joue maintenant le rôle de Tarzan. Et tient -littéralement- Eduardo à bout de bras et de tissu. C'est l'un des moments forts du spectacle. Où la musique, assumée par Max Vandervorst et ses 2 complices, prend des allures de soundtrack coloré pour enfants peu sages. De gauche à droite, Sarah (1987), Virginie (1980) et Claudia (1984) se marrent qu'on leur demande de ne pas sourire pour la photo. Sarah, plutôt discrète, traverse une partie de la représentation en rollers, ce qui l'amuse beaucoup. A la répétition précédente, Virginie a renaclé à se jeter de 3 mètres de hauteur au bout d'un câble. Après de longues minutes de palabres et d'encouragements, elle descend de la poutre pour se réfugier dans les bras de son copain, Philippe, également de l'aventure. Elle tète une canette, réfléchit, remonte sur l'échafaudage et se jette dans le vide pour faire une très convaincante Jane... Claudia n'a pas froid aux yeux: elle l'avait précédée dans les hauteurs, et assure un numéro de ballon acrobatique avec Colin, son alter ego circassien. L'idée de défi permanent n'est pas que théorique. Damjan (à droite) n'est pas le seul polyglotte de l'aventure, mais ses origines serbes lui donnent d'emblée un accent théâtral, genre " Je mange une mousse au chocolaaaat". Ce garçon de 25 ans n'aime rien tant que de se draper dans du mauve, du pourpre, pour jouer des personnages mirifiques, genre jeune César des Balkans. Sur cette photo, face à Joëlle qui lui montre tous les usages possibles des rouleaux en carton, il évoque brièvement un pantin sans batteries. Mais la seconde suivante, il est de retour dans l'humeur déconnante du spectacle. Pour ce post-ado comme pour la plupart de ses 10 comparses -il faut aussi nommer Thomas, Michel et Kirill-, la perspective de partir en tournée est aussi inattendue et excitante que le spectacle. Complicités pourrait se jouer jusqu'en 2014 et est d'ores et déjà invité en 2011 à Toulouse, en Italie et à Belgrade. La Chine et d'autres dates belges sont dans l'air. D'habitude, Lionel (au-dessus) est une insatiable pipelette qui rigole volontiers de ses propres gags, ce qui est la preuve d'une bonne nature. Mais là, parfaitement muet, il présente tous les signes de brusque surgélation verbale. Le spectacle a d'ailleurs un côté cartoon, une bonne franquette d'humeur BD où le gag tombant sur le coin de l'£il n'est pas forcément convenu. Le fort jeune homme moustachu s'appelle Juo et est finlandais. Spécialiste de la Roue Cyr -sorte de monocle géant-, il est arrivé dans le bateau fin décembre en seconde ligne pour remplacer Maxime, Suisse bluffant pris par d'autres engagements. Juo baragouine un franco-anglais très gestuel (on oublie le finnois), ce qui peut expliquer que Lionel n'avait peut-être pas compris qu'il allait ainsi conquérir l'espace.TEXTE ET PHOTOS PHILIPPE CORNET