L'horizon bleu, où ciel et mer s'enlacent et s'inversent: c'est là qu'ondoie l'âme artistique d'Asuka Ishii. Elle n'est pourtant pas née face à l'eau. Mais l'autrice a vécu deux ans sur l'île principale d'Okinawa, dans la ville de Naha. Et sur Iejima, où elle a enseigné l'art pendant un an. L'océan l'attire depuis la petite enfance, explique-t-elle, et sa mère lui a souvent raconté son ancienne vie d'infirmière scolaire -la seule- sur les quelques kilomètres carrés de Hahajima, loin, très loin au large au sud de Tokyo. Logique, donc, qu'Ishii ait fini par puiser dans l'azur la sève nourricière de son art.
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L'horizon bleu, où ciel et mer s'enlacent et s'inversent: c'est là qu'ondoie l'âme artistique d'Asuka Ishii. Elle n'est pourtant pas née face à l'eau. Mais l'autrice a vécu deux ans sur l'île principale d'Okinawa, dans la ville de Naha. Et sur Iejima, où elle a enseigné l'art pendant un an. L'océan l'attire depuis la petite enfance, explique-t-elle, et sa mère lui a souvent raconté son ancienne vie d'infirmière scolaire -la seule- sur les quelques kilomètres carrés de Hahajima, loin, très loin au large au sud de Tokyo. Logique, donc, qu'Ishii ait fini par puiser dans l'azur la sève nourricière de son art. Chose rare chez les mangaka, sa venue à la profession s'est faite "sur le tard". Lorsqu'elle se lance avec l'histoire courte Drop (2014), Asuka Ishii a 28 ans et plusieurs vies derrière elle. Elle a étudié en Angleterre, résidé à Vancouver ( Drop, déjà une histoire d'eau, s'inspire d'une expérience qu'elle a vécue sur l'île Gambier, non loin de là), exercé divers boulots liés au dessin. Elle a bien sûr, comme beaucoup, découvert le manga dans l'enfance -elle cite Phénix d'Osamu Tezuka- et continué d'en lire en grandissant. " Au lycée, une amie m'a prêté Amer béton: un vrai choc visuel et émotionnel. Je l'ai ramené à la maison et l'ai lu sans décrocher. Quand la nuit a commencé à tomber, j'ai pensé qu'allumer la lumière me sortirait de cet univers, donc j'ai continué à lire dans la pénombre, jusqu'au bout." Si cette oeuvre décloisonnée lui a fait réaliser les possibilités du médium, Ishii ne se destine pas pour autant au manga. C'est poussée par une autre amie, bien plus tard, qu'elle envoie ses planches à Afternoon, revue où est publiée Yuki Urushibara ( Mushishi). Cette dernière et Daisuke Igarashi ( Les Enfants de la mer) sont deux auteurs qui, dit-elle, ont un rapport à la nature proche du sien et qu'elle considère comme ses influences, citant aussi les films de Hayao Miyazaki qui " ont forgé les racines de mon expression dès mon plus jeune âge". En 2017, elle lance sa première vraie série, L'Île entre deux mondes. Puisant dans son vécu et son activité parallèle de peintre (ce qui nourrit les passages en couleur du manga), elle met en scène l'arrivée d'un professeur d'école sur Aoshima ("île bleue"), où d'étranges phénomènes semblent danser avec la nature. Un territoire fictif, mélange de lieux réels comme Iejima, Zamamijima et Yonagunijima à Okinawa, ou encore Chichijima de l'archipel Ogasawara. " Ça me semblait plus universel de ne pas retranscrire une île précise mais l'ambiance générale de ces îles, pour que les lecteurs projettent leurs propres souvenirs d'endroits qu'ils ont visités." Une charmante synthèse d'atmosphères insulaires nippones, nourrie d'authentiques souvenirs de l'autrice. Un exemple: " Dans un chapitre, des sphères attirent la foudre s'abattant sur la mer. Je ne l'ai pas vécu comme tel mais, lors d'une sortie en kayak sur l'île d'Iriomote, la foudre tombait à droite, à gauche, tandis qu'il pleuvait des trombes et qu'on était trempés jusqu'aux os. Là, on a vu la foudre courir sur la surface de l'eau. Ça a terrorisé tout le monde, sauf moi, qui tressaillais de joie!" Au-delà du feel good insulaire, l'oeuvre parle d'accepter le monde tel qu'il est: complexe, parfois inexplicable ou incontrôlable, à l'image des phénomènes surnaturels que le héros Tatsumi, sensible à ceux-ci, ne cesse de croiser mais dont il admet difficilement l'existence. Le rapport à l'invisible et au monde spirituel est d'ailleurs une constante dans les oeuvres d'Ishii. Un reflet de ses croyances? " Je pense être comme la plupart des Japonais. On n'a pas un rapport à la religion ou une foi très poussés. On peut fêter Noël, puis aller dans un sanctuaire shinto, puis dans un temple bouddhiste. Le contenu de mes mangas est moins lié à mon approche de la religion qu'à ma propre nature: il m'a toujours semblé que tout ne pouvait pas s'expliquer par la science et quand je sens une présence, je suis du genre à accepter ce sentiment, à l'inverse de Tatsumi." Dans les îles, accepter ce qui nous dépasse c'est aussi, à un niveau plus prosaïque, accepter les calamités maritimes. Un thème abordé dans le tome 2 -sans trop en dire-, qu'on a lu en avant-première. " Des catastrophes naturelles touchent régulièrement le Japon. C'est toujours triste de constater les dégâts que la nature peut causer, livre Ishii. À Hokkaido, un guide spécialisé m'a raconté qu'il s'était retrouvé nez à nez avec un ours blessé, ce qui est très dangereux. Il s'en est sorti mais il était prêt à accepter son sort, parce qu'il savait qu'il ne pourrait pas lutter contre ce que représente la nature. Je suis un peu comme ça, moi aussi." Elle précise: " Dans le shintoïsme, on considère que les dieux ont deux côtés: celui qui prend et celui qui donne. Ainsi se présente la Nature. Je pense que les phénomènes naturels ne se produisent pas avec l'intention de nuire mais qu'ils deviennent des "désastres" lorsque plusieurs facteurs se superposent. Cela dit, les humains doivent faire face à la nature lors de catastrophes dont ils sont responsables, comme l'élévation du niveau de la mer due au réchauffement climatique, qui a causé de grands dommages à Venise ou aux Maldives ces dernières années." Lors du tsunami de mars 2011, Asuka Ishii habitait à Okinawa, sans la télé. Elle l'a appris en différé, contactée par des amis inquiets. " Je me suis sentie impuissante, ma famille était peut-être en danger et je ne pouvais absolument rien faire... Dans ces moments, beaucoup d'artistes se mobilisent pour faire des dons et aider les personnes touchées. Si j'étais plus connue, si j'avais plus de succès, j'aimerais pouvoir en faire autant." Qu'elle se rassure: faire rêver à un horizon bleu, c'est déjà beaucoup, surtout de nos jours.