Professeur à la Sorbonne-Paris 3, le sémiologue François Jost tiendra prochainement une conférence sur la figure du méchant dans le cadre de la Semaine de la pop philosophie(1). Petit avant-goût de ce qui devrait s'y entendre.
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Professeur à la Sorbonne-Paris 3, le sémiologue François Jost tiendra prochainement une conférence sur la figure du méchant dans le cadre de la Semaine de la pop philosophie(1). Petit avant-goût de ce qui devrait s'y entendre. Culturellement, la méchanceté dont on va parler s'apprécie différemment en France et aux Etats-Unis. Notre conception du bien et du mal est héritée du christianisme et a été reprise plus tard par Kant, d'une certaine manière, pour qui la morale se définit par des devoirs. Dans Breaking Bad, l'une des séries sur laquelle je me penche, Walter White doit éliminer quelqu'un dans la première saison. Il dresse une liste du pour et du contre, avec d'un côté, les valeurs judéo-chrétiennes, et de l'autre, ce qui lui arrivera s'il ne tue pas la personne. Cette façon de raisonner n'est pas amorale, c'est une morale qui est proche de l'utilitarisme et qui est très américaine. Quand Dexter, dans la série éponyme, tue à tour de bras, c'est pour que la société aille mieux. Il est dans la définition même de l'utilitarisme. Grosso modo, Obama a dit, à propos de la torture en Irak, qu'il ne fallait pas être trop moralisant... Dans les séries américaines dont je traite, la lutte n'est pas seulement une lutte entre le bien et le mal, comme ça a pu l'être traditionnellement. Elle touche également les méchants contre les méchants. Dans Breaking Bad, Walter se bat certes contre son beau-frère policier, mais celui dont il veut réellement prendre la place, c'est le baron de la drogue Gus Fringe qui, d'une certaine manière, est encore beaucoup plus méchant que lui. Voilà. Ça ne veut pas dire qu'on est par-delà le bien et le mal aujourd'hui, il y a au contraire dans ces séries et leurs dialogues une réflexion constante sur ces notions. D'où vient la méchanceté? Naît-on méchant ou le devient-on? Quand on prend des méchants comme JR, dans Dallas, on ne sait pas comment ils le sont devenus, ils sont méchants comme Arpagon est avare. Walter, au début de Breaking Bad, n'est pas du tout méchant. Ces séries, c'est l'histoire d'un devenir. Vince Gilligan, le créateur de la série, ne s'en est pas caché: ce qu'il a voulu, c'est montrer comment on passe du blanc au noir. Le héros s'appelle White d'ailleurs, et il veut prendre la place d'un Noir. On peut le prendre à la lettre... Dans les séries, les vrais méchants n'ont pas de famille, ce sont des gens qui n'ont pas de tabous et auxquels on ne peut pas s'attacher. Or, Walter White ou Dexter sont des personnages multiples. Avant, le héros était fait d'un bloc, JR était un salopard dans les affaires, mais c'était également un salopard dans sa vie privée. Ici, Walter est l'exemple même du gars qui devient cynique mais qui, jusqu'au bout, garde l'amour de sa famille. Il aime sa femme, il prépare le petit-déjeuner... Dans le roman dont est tiré Dexter, le personnage n'a aucun sentiment, il est complètement étranger à lui-même. Ce n'est pas le cas dans la série. Au début, Dexter est complètement psychopathe, puis il devient un bon père et même un bon amant! On voit que les scénaristes ont injecté du sentiment, du familial, sans quoi ça n'aurait pas marché. Dans la conclusion de mon livre, je cite cette célèbre phrase d'Hitchcock: "Meilleur est le méchant, meilleur est le scénario". Elle est toujours d'actualité. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Si on ajoute le fait que les méchants ont toujours des raisons sociologiques et des raisons personnelles d'être devenus méchants, ça devient un moteur dans le scénario pour inventer des intrigues. Alors que le gentil n'a rien à dire, c'est un état normal. J'aime beaucoup ce moment de Breaking Bad où Skyler, la femme de Walt, accepte la situation et se met à imaginer plein d'histoires pour justifier la richesse soudaine de la famille. En devenant méchante, elle se révèle pleine d'inventivité. Non, franchement. Il faut distinguer la brutalité et la méchanceté. C'est très marrant de voir comment le monde de la fiction donne un sens à la méchanceté ou non. Dans les westerns, on trouve normal qu'un type tue des hors-la-loi. Quand c'est Dexter qui le fait, on dit que c'est très dur. Mais c'est la même histoire. Quant à savoir l'influence que ça a sur les gens... On n'en sait rien. Mais je ne suis pas pessimiste du tout. (1) A MÉCHANT, MÉCHANT ET DEMI LE 30/09 À 18 H, À LA MAISON DU SPECTACLE LA BELLONE, RUE DE FLANDRE À BRUXELLES. LES NOUVEAUX MÉCHANTS DANS LES SÉRIES DE FRANÇOIS JOST A PARU AUX ÉDITIONS BAYARD. RENCONTRE Guy Verstraeten