"Un jour, soudainement, les talibans ont attaqué. Ils sont arrivés sur le tournage armés jusqu'aux dents et nous ont obligés à détruire tout le matériel sur place. Nous avons eu très peur et nous sommes repartis sans rien. Je me suis demandé si tout n'était pas perdu..." Tout aurait pu s'arrêter là, en août 2013, pour le projet fou du jeune cinéaste Pieter-Jan De Pue. Depuis ses premiers voyages en Afghanistan (il allait en faire douze au total), en 2007-2008 et en tant que photographe pour des ONG, le diplômé du RITS (pendant flamand de l'Insas) rêvait de tourner là-bas un film qui ne serait pas un pur documentaire mais "un hybride où la fiction côtoierait le réel et dont les héros seraient des enfants." De Pue obtint rapidement une aide du VAF (1), et un peu plus tard celle du programme européen Media. Aux repérages photographiques purent succéder un premier tournage...

"Un jour, soudainement, les talibans ont attaqué. Ils sont arrivés sur le tournage armés jusqu'aux dents et nous ont obligés à détruire tout le matériel sur place. Nous avons eu très peur et nous sommes repartis sans rien. Je me suis demandé si tout n'était pas perdu..." Tout aurait pu s'arrêter là, en août 2013, pour le projet fou du jeune cinéaste Pieter-Jan De Pue. Depuis ses premiers voyages en Afghanistan (il allait en faire douze au total), en 2007-2008 et en tant que photographe pour des ONG, le diplômé du RITS (pendant flamand de l'Insas) rêvait de tourner là-bas un film qui ne serait pas un pur documentaire mais "un hybride où la fiction côtoierait le réel et dont les héros seraient des enfants." De Pue obtint rapidement une aide du VAF (1), et un peu plus tard celle du programme européen Media. Aux repérages photographiques purent succéder un premier tournage "embedded" avec l'armée américaine, le montage d'un teaser destiné à obtenir des fonds et l'engagement de l'écrivain Atiq Rahimi (Syngué sabour, Pierre de patience) au titre de premier assistant et indispensable intermédiaire entre l'Europe et Kaboul. "J'ai appris le farsi, explique le blond Pieter-Jan, pour pouvoir communiquer avec les gens sur place et, surtout, avec les enfants qui allaient tenir les rôles principaux." Un second tournage fut organisé, avec une équipe et un mode de fonctionnement "trop visible". "Où que nous allions, se souvient De Pue, tout le monde était au courant, les gens se pressaient autour de nous, la plupart n'ayant jamais vu un film et ignorant même ce qu'est le cinéma: certains prenaient la caméra pour une arme! On aurait dû s'attendre à voir débarquer les talibans... "Reparti vers Bruxelles avec le peu d'images sauvées du désastre -celles déjà expédiées à Kaboul avant l'agression-, le réalisateur se trouvait devant un obstacle géant: aucune compagnie d'assurance n'accepterait désormais de couvrir un nouveau tournage... Mais notre homme ne voulait pas abdiquer. "Je suis retourné tout seul, et j'ai pu -avec le précieux soutien de l'ambassade belge- organiser un tournage hyperdiscret, cette fois, en recrutant moi-même des étudiants afghans en cinéma et en les formant rapidement pour qu'ils soient efficaces. Et là, tout s'est bien passé!"The Land of the Enlightened s'ouvre sur le récit de la création du monde et de la région selon le zoroastrisme, la religion qui précéda -et de loin- l'islamisation du pays. "Cette dimension mythique était dès le départ importante pour le projet, commente Pieter-Jan De Pue, la dimension héroïque aussi. Je voulais, par-delà la réalité, filmer les rêves, ceux de ces enfants qui survivent en récupérant des douilles de munitions tirées pour faire commerce du métal. Des enfants dont le leader imagine pouvoir devenir roi." On songe à la nouvelle de Rudyard Kipling L'Homme qui voulut être roi, magnifiquement adaptée au cinéma par John Huston en 1975 et dont l'action se situe au Kafiristan, pays inventé clairement inspiré de l'Afghanistan... D'aucuns font à De Pue le reproche d'esthétiser le réel, et aussi d'utiliser avec ses jeunes interprètes le procédé du "re-enactment", en leur faisant rejouer devant la caméra des scènes vécues par eux dans la réalité mais tendant vers le bigger than life que le réalisateur identifie au meilleur du potentiel de l'art cinématographique. "Je ne voulais rien m'interdire, déclare-t-il, ni la musique de Pink Floyd (2), ni les images au ralenti, ni bien sûr le re-enactment." Ce dernier ne fut-il pas utilisé par Luis Buñuel dans Los Olvidados (1950), fiction documentée, et cruelle, ayant des enfants des rues pour héros? Et Werner Herzog n'a-t-il pas, dans Le Pays où rêvent les fourmis vertes (1984), inventé un syncrétisme personnel à partir des croyances des aborigènes australiens? "De toute façon, mon regard serait resté celui d'un étranger, d'un Occidental, même si j'avais fait un pur documentaire, j'assume toutes les libertés que j'ai prises", conclut un Pieter-Jan De Pue, dont le film est simultanément sélectionné dans des festivals du documentaire et d'autres consacrés aux fictions! Gageons qu'il nous étonnera encore avec son nouveau projet, une saga autour de deux frères wallons braconniers et aventuriers, provisoirement intitulée Une ardeur d'avance...(1) VLAAMS AUDIOVISUEEL FONDS. (2) SET THE CONTROLS FOR THE HEART OF THE SUN EST REMARQUABLEMENT EMPLOYÉ. TEXTE Louis Danvers