Le phénomène n'est certes pas neuf: la sélection cannoise, en son volet compétitif en particulier, est friande de films se déployant sur la longueur. Deux statistiques éclairent ce postulat: parmi les Palmes d'or des dix dernières éditions, sept dépassaient les 2 heures, le Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan culminant non loin de 200 minutes (3 h 16 chrono), tandis qu'aucune ne descendait en dessous de l'heure cinquante (1 h 53, précisément, pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, de Cristian Mungiu, et Uncle Boonmee, d'Apichatpong Weerasethakul). Une tendance confirmée l...

Le phénomène n'est certes pas neuf: la sélection cannoise, en son volet compétitif en particulier, est friande de films se déployant sur la longueur. Deux statistiques éclairent ce postulat: parmi les Palmes d'or des dix dernières éditions, sept dépassaient les 2 heures, le Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan culminant non loin de 200 minutes (3 h 16 chrono), tandis qu'aucune ne descendait en dessous de l'heure cinquante (1 h 53, précisément, pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, de Cristian Mungiu, et Uncle Boonmee, d'Apichatpong Weerasethakul). Une tendance confirmée lors de cette 69e édition du festival, 12 des 21 films concourant pour la Palme excédant les 120 minutes (aucun n'approchant toutefois des 8 h 05 de A Lullaby to the Sorrowful Mystery, du Philippin Lav Diaz, découvert lors de la dernière Berlinale). Premier film de la compétition présenté aux festivaliers, Sieranevada, de Cristi Puiu, en aura ainsi donné le ton, avec ses 2 h 53. Une habitude, il est vrai, dans le chef du réalisateur roumain, révélé en 2005 par La Mort de Dante Lazarescu, un film dilatant le temps sur 2 h 33, avant de récidiver cinq ans plus tard avec les 181 minutes de Aurora, la durée étant au coeur de sa proposition esthétique; principe dont Sieranevada joue à plein, ne déployant sa richesse qu'après ce qui ressemble à un interminable prologue. La question de la durée optimale d'un film est évidemment épineuse, et par ailleurs relative. Affichant l'un et l'autre 2 h 42 au compteur, Toni Erdmann de Marin Ade et American Honey d'Andrea Arnold ont, à titre d'exemple, généré des réactions contrastées: s'il ne s'est pas trouvé grand-monde pour contester le bien-fondé du minutage du premier, ses accents de comédie aidant vraisemblablement, le second s'est vu curieusement reprocher d'inutiles longueurs, quand bien même celles-ci seraient compensées par une énergie viscérale, et s'inscriraient dans une structure circulaire appelant la redite. Autant dire qu'en la matière, les affinités esthétiques jouent un rôle prépondérant. Révélation du festival, Marin Ade, la réalisatrice de Toni Erdmann, racontait, en interview, avoir accumulé quelque 130 heures de rushes, et avoir sué sang et eau pour les ramener au format définitif du film. Et d'ajouter avoir tenté, au montage, d'en couper une dizaine de minutes supplémentaires pour réaliser, à l'autopsie, que son film, non content de moins bien fonctionner, avait aussi l'air... plus long. Une question de rythme, mais également d'équilibre. La compétition cannoise 2016 a, du reste, apporté un bel exemple de ce paradoxe: film le plus court des 21 candidats à la Palme d'or, Juste la fin du monde de Xavier Dolan est aussi celui qui a le plus mis la patience des spectateurs à l'épreuve, les 97 minutes de ce déballage familial hystérique s'assimilant pour beaucoup à une épreuve d'endurance... J.F. PL.