Il y a des séries qui délassent. D'autres qui scotchent. House of Cards scotche. Parce qu'elle est écrite et interprétée au scalpel. Fouillée, complexe, cynique, elle déstabilise parfois, fait vaciller, peut laisser à quai aussi, par son bavardage et sa trame politique emberlificotée. Trop américaine? "Nous n'avons pas mis en place une série qui parlerait uniquement aux Américains. Au final, ce show parle de pouvoir, pas de politique. Et le pouvoir est universel", confiait récemment dans une interview Beau Willimon, créateur, producteur et scénariste d'une des séries les plus marquantes de ces dernières années. Une série dont Barack Obama himself se dit fan...
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Il y a des séries qui délassent. D'autres qui scotchent. House of Cards scotche. Parce qu'elle est écrite et interprétée au scalpel. Fouillée, complexe, cynique, elle déstabilise parfois, fait vaciller, peut laisser à quai aussi, par son bavardage et sa trame politique emberlificotée. Trop américaine? "Nous n'avons pas mis en place une série qui parlerait uniquement aux Américains. Au final, ce show parle de pouvoir, pas de politique. Et le pouvoir est universel", confiait récemment dans une interview Beau Willimon, créateur, producteur et scénariste d'une des séries les plus marquantes de ces dernières années. Une série dont Barack Obama himself se dit fan... Lancée en février 2013 par l'opérateur de vidéos à la demande Netflix, House of Cards se distingue d'abord de ses contemporaines par son mode de diffusion: livrées en un bloc directement sur Internet, les saisons 1 et 2 de ce qui n'est donc pas à proprement parler une "série télé" (même si elle est évidemment reprise par différents opérateurs TV de par le monde, Be TV en tête) ont définitivement entériné les modes alternatifs de digestion fictionnelle. Le "binge watching", qui consiste à s'enfiler une tripotée d'épisodes à la suite, avait de toute façon atteint bon nombre de mordus, et de longue date. Netflix l'a bien compris. En investissant dans une production propre, l'opérateur a ouvert une brèche dans laquelle n'a pas tardé à s'engouffrer Amazon -en attendant que d'autres acteurs majeurs du Net ne se mettent à contourner la télévision. Mais si elle a fait évoluer les modes de consommation, House of Cards est surtout une énorme réussite en termes de qualités pures. La trame, rappelons-le, nous emmène à Washington, sur les traces de Frank Underwood (Kevin Spacey, épatant), homme politique aussi aguerri qu'en colère: le président Walker lui avait promis un poste de secrétaire d'Etat, se ravisant aussitôt après son élection. Déçu, vexé, Underwood gardait sa position de "whip", sorte de chef de groupe au Congrès, tout en fomentant une implacable vengeance, vengeance qui s'étalera, étape par étape, jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir. Prenez garde si vous ne souhaitez pas qu'on vous gâche la surprise, mais la saison 2 étant déjà étrennée, on est un peu obligé de dévoiler ses ressorts principaux: à force de manipulations et de coups tordus, Frank a réussi à conquérir la vice-présidence. A peine l'a-t-il atteinte qu'il se... remet à tuer! Grand moment de frisson d'ailleurs. On reprochera peut-être à House of Cards cette sur-dramatisation parfois un peu outrancière. Mais autant l'avouer: puisqu'ils n'ont plus aucune excuse, Underwood et sa manière de briser le "quatrième mur" en s'adressant directement au spectateur s'inscrivent dans cette catégorie de personnages auxquels on s'en veut de s'identifier. Drôle de goût dans la bouche... Mais comme dans toutes les histoires de vengeance ou d'ascension, difficile de ne pas soutenir le héros dans sa quête. Comme avec Walter White dans Breaking Bad ou Nucky Thompson dans Boardwalk Empire. "On doit avoir des sentiments partagés au sujet de Frank Underwood et des choix qu'il fait. Beaucoup de gens me disent qu'ils sont attachés à lui, malgré eux. J'aime les tensions que provoquent les anti-héros, ce genre de protagonistes qui poussent à se questionner, à se demander pourquoi on s'attache à eux. Si vous regardez un personnage comme Richard III chez Shakespeare, c'est quelqu'un qui fait des choses terribles mais dans lequel vous pouvez vous retrouver. On ne peut pas s'en détourner parce qu'il est fascinant. Pour moi, il est intéressant d'avoir des personnages qui sont tellement attractifs (pas forcément physiquement ou sexuellement, même si cela aide) que vous ne pouvez pas vous empêcher de revenir à leur histoire, que vous les aimiez ou non. C'est un peu la direction que prend la télévision depuis une vingtaine d'années", poursuit Beau Willimon. La deuxième saison se concentre essentiellement sur la rivalité qui oppose Raymond Tusk, l'éminence grise du Président, et un Frank Underwood bien décidé à miner cette alliance. Les enjeux politiques font parfois mal à la tête, tant ils sont complexes: les relations sino-américaines s'invitent à la fête, par le biais de financements occultes et par la voie d'un durcissement militaire. Pas toujours très lisible. Au moins le spectateur n'est-il pas pris pour un légume... "C'est assez fou de voir les retours que nous avons eu de la Chine où je me disais que le show avait une grande chance d'être censuré, vu que certains développements de l'intrigue sont liés à ce pays. Mais la série a été diffusée à travers SoHu sans censure, en touchant des millions de personnes. C'est assez excitant. On est heureux de voir qu'une histoire qui se situe à Washington avec des personnages américains puisse intéresser des gens à l'autre bout du globe", lance encore Beau Willimon. Les fans s'en réjouiront: même si sa production semble avoir été quelque peu retardée, la saison 3 d'House of Cards devrait débarquer à la même époque l'an prochain. On se demande quel lapin tordu nous sortira encore Frank, lui qui est devenu... Oups, on allait spoiler. A vous de le découvrir. TEXTE Guy Verstraeten