Rarement, sans doute, titre d'un recueil aura-t-il semblé aussi judicieux: directeur de la revue Positif, collaborateur au Masque et la Plume, auteur de livres d'entretiens et de monographies de référence et l'on en oublie, Michel Ciment s'est multiplié, depuis le début des années 60, sur tous les fronts de la critique et de la cinéphilie. Cinq ans après Le Cinéma en partage, un livre de souvenirs réalisé avec N.T. Binh, le voilà donc qui propose aujourd'hui Une vie de cinéma, collection d'une cinquantaine de textes choisis, écrits entre 1963 (un essai critique su...

Rarement, sans doute, titre d'un recueil aura-t-il semblé aussi judicieux: directeur de la revue Positif, collaborateur au Masque et la Plume, auteur de livres d'entretiens et de monographies de référence et l'on en oublie, Michel Ciment s'est multiplié, depuis le début des années 60, sur tous les fronts de la critique et de la cinéphilie. Cinq ans après Le Cinéma en partage, un livre de souvenirs réalisé avec N.T. Binh, le voilà donc qui propose aujourd'hui Une vie de cinéma, collection d'une cinquantaine de textes choisis, écrits entre 1963 (un essai critique sur La Baie des anges de Jacques Demy) et 2017 (des hommages à John Boorman et Volker Schlöndorff dans le cadre de rétrospectives que leur consacraient respectivement la Cinémathèque française et le festival de La Rochelle). Découpé en cinq parties -reportages, entretiens (de Serge Gainsbourg à Francis Ford Coppola), hommages, essais et controverses-, l'ouvrage témoigne simultanément d'un regard critique aiguisé, d'une curiosité jamais démentie et d'une capacité à apprécier sans réserve, l'auteur citant Vauvenargues: " C'est le propre d'un esprit médiocre que d'admirer modérément". Ce qui n'exclut pas pour autant le discernement, et Ciment a l'enthousiasme avisé, qu'il célèbre des classiques (Wilder, Losey, Rosi...) ou salue l'éveil de nouvelles cinématographies -ainsi, au coeur des années 60, de celles des pays de l'Est, avec les premiers pas des Forman, Skolimowski ou autre Jancsó, comme d'Amérique latine, avec une attention toute particulière pour le Cinema Novo brésilien. La finesse des analyses -voir, par exemple, les textes sur L'Incompris de Comencini, ou l'oeuvre de Bellocchio- le dispute à l'érudition, bien servie par la précision du verbe. Incidemment, cette somme esquisse aussi une Histoire de la critique contemporaine. On n'imagine guère aujourd'hui un critique prendre son bâton de pèlerin comme le fit l'auteur à destination de l'URSS en 1977, partant trois semaines à la découverte d'un cinéma soviétique qui ferait l'objet d'un reportage au long cours dans L'Express. Évolution de la critique qui alimente encore, frontalement cette fois, le chapitre dévolu à la controverse, écho d'une disposition polémique qui fait régulièrement ferrailler Ciment avec la corporation dans les colonnes de Positif. Une facette parmi beaucoup d'autres, l'auteur sachant aussi trouver des accents lyriques -ainsi, dans son hommage à Raúl Ruiz: " Les habitués du Festival de Cannes entendent certains spectateurs hurler "Raoul! "avant chaque séance. J'aime à penser (même s'il n'en est rien) que ce cri est un mot de passe, la marque d'une attente, un souhait ardent; que l'auteur du film qui va être projeté sache nous surprendre et nous enchanter comme savait le faire Raúl Ruiz." Tout est dit.