Dès l'entrée, Cette maison n'est pas à vendre s'ouvre sur un visage familier. Du moins, c'est ce que l'on croit. On pense reconnaître Patrice Lumumba sur deux photos vieillies que jouxtent des documents tout aussi jaunis. Même douceur des traits, même impression de délicatesse proustienne. Erreur, l'homme en question est en réalité Kayembe Kilobo, un ancien instituteur de Georges Senga (1983, Lubumbashi), qui vit avec le souvenir de l'homme politique assassiné. On se surprend à rêver devant ce personnage d'un autre temps portant avec panache sa fidélité à un idéal démocratique dont chacun se demande ce qu'il serait devenu si l'Histoire lui avait donn...

Dès l'entrée, Cette maison n'est pas à vendre s'ouvre sur un visage familier. Du moins, c'est ce que l'on croit. On pense reconnaître Patrice Lumumba sur deux photos vieillies que jouxtent des documents tout aussi jaunis. Même douceur des traits, même impression de délicatesse proustienne. Erreur, l'homme en question est en réalité Kayembe Kilobo, un ancien instituteur de Georges Senga (1983, Lubumbashi), qui vit avec le souvenir de l'homme politique assassiné. On se surprend à rêver devant ce personnage d'un autre temps portant avec panache sa fidélité à un idéal démocratique dont chacun se demande ce qu'il serait devenu si l'Histoire lui avait donné sa chance. Cette loyauté s'incarne dans la paire de lunettes posée sur le nez de l'intéressé, objet n'ayant pas son pareil pour dire la fragilité d'un être. Ce duo de portraits liminaires annonce une série, Une vie après la mort (2012), dont chacune des propositions met en parallèle une image d'archive et une photographie récente du maître d'école. Le procédé fonctionne à plein régime et témoigne de la créativité d'un artiste qui n'hésite pas à délirer l'Histoire de son pays. Passé et présent se tendent la main par-delà les lectures simplistes dans la figure de Kilobo qui incarne une sorte d'anachronisme vivant, un double se dressant contre le cours de l'existence. Face à cette écriture photographique, on ne peut pas ne pas penser à l'essai sur l'Afrique décolonisée de Achille Mbembe: c'est bien une "sortie de la grande nuit" qu'entreprend ici le photographe congolais. L'exposition de la Fondation A embarque le visiteur à travers de multiples récits qui sont comme autant de couches composant la réalité complexe et plurielle du Congo. Il y a Transit (2014), une série prise dans les camps de réfugiés du Zimbabwe, là où vivent de nombreux exilés ayant fui le pays après le conflit ayant opposé le Rwanda aux troupes de Laurent-Désiré Kabila. Les portraits de cette microsociété suscitent le paradoxe en captant tout ce qu'il y a de définitif dans ces situations transitoires -hélas, en creux, les images donnent à voir aussi combien le transitoire s'efface progressivement face à l'inéluctabilité du statut de déplacé... Mais Georges Senga creuse d'autres sillons que ceux qui s'apparentent au photojournalisme, son écriture visuelle ravit avec ses Empreintes (2009), là où son oeil s'attarde sur ces petits riens qui ouvrent grand les fenêtres de la perspective. Ainsi de cette pince à linge, made in China, photographiée au plus proche de sa matérialité. Du coup, elle se réinvente masque traditionnel. L'objet réalise cet improbable grand écart entre le monde des esprits et celui du consumérisme le plus trivial. Enfin, difficile de ne pas être bouleversé devant Kadogos (2012), une suite de clichés -quatorze diptyques et une image isolée- réalisant elle aussi un saut périlleux par-delà les plaies d'une nation. D'un côté, les portraits d'enfants jouant à cette guerre que, à l'image du pays, ils portent encore en eux et, de l'autre, les témoignages des véritables "kadogos", ces gosses d'à peine douze ans qui furent armés de Kalashnikov pour composer la force soldatesque du père Kabila.