Quatre ans après The Witch, le film d'horreur qui le révélait, Robert Eggers retrouve la Nouvelle-Angleterre à la faveur de The Lighthouse, pour un huis clos jouant avec maestria de la tension psychologique afin de libérer un horizon fantastique tourmenté. L'action se situe dans les années 1890, et a pour cadre un îlot désolé balayé par les vents mauvais. C'est là que l'on découvre deux gardiens de phare, Thomas Wake (Willem Dafoe) et Ephraim Winslow (Robert Pattinson), un vieux loup de mer grincheux et un novice aux motivations incertaines à ...

Quatre ans après The Witch, le film d'horreur qui le révélait, Robert Eggers retrouve la Nouvelle-Angleterre à la faveur de The Lighthouse, pour un huis clos jouant avec maestria de la tension psychologique afin de libérer un horizon fantastique tourmenté. L'action se situe dans les années 1890, et a pour cadre un îlot désolé balayé par les vents mauvais. C'est là que l'on découvre deux gardiens de phare, Thomas Wake (Willem Dafoe) et Ephraim Winslow (Robert Pattinson), un vieux loup de mer grincheux et un novice aux motivations incertaines à qui il confie les sales besognes, appelés à cohabiter pendant quatre semaines. Une éternité pour deux hommes aux tempéraments revêches livrés à la solitude et à l'ingratitude de leur condition, et semblant glisser insensiblement dans la folie, comme aspirés par les ténèbres... Film à l'étrangeté revendiquée, The Lighthouse séduit d'emblée par sa puissance formelle, la conjugaison d'un noir et blanc granuleux d'une sidérante beauté et d'un format carré résolument vintage, convoquant les fantômes de l'expressionnisme muet, à quoi le réalisateur ajoute divers emprunts à la mythologie maritime tels que véhiculés par la littérature. Sous-tendu par un tapis sonore aussi imposant qu'angoissant, le résultat est rien moins que stupéfiant, orchestrant la rencontre du sublime et du grotesque tout en libérant les pulsions de ses deux protagonistes en quelque ballet fantas(ma)tique halluciné. Alors certes, Eggers n'échappe pas totalement à la tentation poseuse, ni à la démonstration de virtuosité gratuite. Cela étant, il y a là une expérience de cinéma sensoriel résolument trippante, le film, habité par ses deux comédiens, atteignant à une intensité rare -on songe, même si les enjeux diffèrent sensiblement, à la confrontation entre Daniel Day Lewis et Paul Dano dans There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson. Autant dire que l'on est bien au-delà du seul exercice fétichiste, parfaitement maîtrisé du reste. Outre le commentaire audio du réalisateur, l'édition Blu-ray du film -qui bénéficie également d'une sortie limitée sur grand écran- propose un passionnant making of abordant les différentes facettes du projet, inspirations, casting, approches esthétique et sonore, tournage en décors naturels dans des conditions dantesques, etc. De quoi illustrer la méticulosité maniaque de Robert Eggers, mais aussi un sens de l'humour qu'il a plutôt perché, comme lorsque, abordant le design sonore du film, il évoque l'usage "incessant de la corne de brume, pour rendre les spectateurs fous, mais sans qu'ils quittent la salle..." Une expérience, en tout état de cause.