Fanny et Alexandre
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Fanny et Alexandre DE INGMAR BERGMAN. AVEC EWA FRÖLING, ERLAND JOSEPHSON, BERTIL GUVE. 3 H 02 (VERSION CINÉMA). 5 H 09 (VERSION TÉLÉVISION). DIST: BELGA. 10 "S'il y a un dieu, il est de la merde et de la pisse, et je lui botterai le cul!" La déclaration est faite par le jeune Alexandre, tout juste sorti des griffes du prêtre qui a épousé sa mère devenue veuve, et dont les méthodes d'éducation passent par la terreur et les punitions corporelles. Les mots sont forts, comme fut cruelle la morsure de la férule sur le corps de l'enfant. Ils posent de manière affirmée le principal enjeu de l'ultime chef-d'oeuvre d'Ingmar Bergman. Un film célébrant l'amour donné et reçu, le plaisir offert et savouré, au fil d'une épopée intimiste doublée d'un manifeste hédoniste rejetant le dolorisme, l'austérité, l'intolérance aussi d'une religion niant le bonheur terrestre et la jouissance quotidienne que celui-ci suppose. L'oncle d'Alexandre, Gustav Adolf, énonce dans une profession de foi touchante l'invitation bergmanienne à "être heureux tant que nous sommes heureux: soyons tendres, généreux, affectueux et bons. Il est nécessaire et pas du tout honteux de prendre du plaisir dans notre petit monde!" Belle philosophie pour un film (de 3 heures) qui fut aussi une série télévisée (de 5 heures), l'un et l'autre se retrouvant dans l'admirable coffret présentant Fanny et Alexandre dans une version idéalement restaurée. L'histoire de la famille Ekdahl, narrée au début du XXe siècle via les yeux de deux enfants, nous emmène dans un "petit monde" d'amoureux de l'art et d'amoureux tout court, où se croisent heureusement ces "love streams" que chantera aussi Cassavetes deux ans plus tard (en 1984). Le drame aura beau frapper, avec la mort du père et le remariage malheureux de la mère. Mais la solidarité de la famille et d'amis chers ramènera le frère, la soeur et leur maman dans la chaleur qu'ils n'auraient jamais dû quitter, tant le monde extérieur recèle de pièges fatals (et une guerre mondiale toute proche...). Au sommet de son art à 64 ans, et entouré d'une équipe aux talents n'ayant d'égal que son engagement fervent aux côtés du maître suédois, Bergman fait rimer l'amour et l'humour, le naturalisme et un imaginaire qui multiplie les formes et accueille les fantômes pourvu qu'ils soient bienveillants. Tout dans l'image est beau, d'une beauté profonde qui étreint et bouleverse autant que le fait le sort des enfants du titre. Le disque de bonus propose plusieurs documentaires où est restitué un cheminement créatif jamais séparé de son pendant humain, et d'une vision du monde éminemment partageable. LOUIS DANVERS