"Oui, allô, c'est Laurent Capelluto... Je vous appelle pour l'interview tantôt... Je suis désolé mais j'arriverai sans doute 10 minutes après l'heure convenue..." Laurent Capelluto est le genre de type à prévenir de son retard, le genre d'acteur à déglutir de modestie, le genre de professionnel à ne pas devenir professeur. Ce midi-là, au café Belga à Ixelles, il se plie avec grâce à une causerie timide sur l'écran et les planches.
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"Oui, allô, c'est Laurent Capelluto... Je vous appelle pour l'interview tantôt... Je suis désolé mais j'arriverai sans doute 10 minutes après l'heure convenue..." Laurent Capelluto est le genre de type à prévenir de son retard, le genre d'acteur à déglutir de modestie, le genre de professionnel à ne pas devenir professeur. Ce midi-là, au café Belga à Ixelles, il se plie avec grâce à une causerie timide sur l'écran et les planches. Car s'il a foulé tapis rouges cannois et césarien, c'est chez Molière qu'il a fait ses classes. La scène, il l'a dans la peau depuis ses neuf ans. Mais il n'ose en prendre la pleine mesure que bien plus tard, après avoir suivi la voie toute tracée d'un très bon élève sorti d'une très bonne école de la Ville de Bruxelles: "Même si à 18 ans, je n'étais pas encore prêt à reconnaître que je voulais devenir comédien. C'était impensable pour moi d'en faire des études. Il fallait un cursus sérieux. Et puis, il y avait la fascination pour des études réputées socialement, dans lesquelles, pourtant, je ne me suis jamais senti bien." Détour de quatre ans, donc, par Solvay et Médecine, avant d'atterrir au Conservatoire, planche(s) de salut ponctuant "un parcours totalement inutile". Quoique. "En même temps, je trouve que ce n'est pas une bonne idée d'entrer à 18 ans dans une école de théâtre. On n'est peut-être pas toujours prêt à cet âge pour profiter de tout ce qu'il y a à retirer d'un tel enseignement", observe le comédien. Et de se souvenir de ces rencontres dont il reste pétri d'admiration, avec Dominique Serron notamment. Lui qui aura"toujours le sentiment d'une certaine illégitimité, de ne pas avoir le droit de dire à telle personne ce qu'elle doit faire", admire la pédagogie de la fondatrice de l'Infini Théâtre, qu'il côtoie maintenant depuis une bonne dizaine d'années. Pour combien de temps encore? La question l'inquiète, vu la tourmente financière qui agite la Compagnie suite à une réduction de subsides "révoltante". Car c'est là qu'il a fait ses armes, y nourrissant sa propre conception du métier: "Je crois que si je suis acteur, c'est parce que je ne suis capable que de mettre ma sincérité à moi au service de quelqu'un qui va raconter une histoire. Ce n'est pas un geste d'abnégation. Je préfère l'image de l'acteur canal entre l'auteur et le public, mais un canal non neutre. Etre acteur, c'est assumer sa singularité en n'oubliant jamais que l'élément principal c'est raconter une histoire et pas fasciner. D'ailleurs, je pense que la fascination ne peut venir qu'au cinéma." Venons-y, au cinéma. A l'écouter, Laurent Capelluto s'y serait taillé une petite place par un heureux concours de circonstances. D'abord, il y eut les pubs et les téléfilms parce qu'"un jour de tournage, c'était une machine à laver". Puis, le talon mis à l'étrier par Philippe Blasband au début des années 2000. Lorsque l'écrivain belge livre le scénario du Tango des Rashevski à Sam Garbarski, il lui propose l'élégant Italien pour incarner le rabbin, l'embauchant par après sur ses propres films, et ouvrant ainsi la porte à une filmographie de près de 30 oeuvres actuellement. Ces expériences réconcilient le comédien avec le cinéma, même si le théâtre continue de primer. Une fidélité qui faillit lui coûter la renommée dont il jouit aujourd'hui. Quand Arnaud Desplechin l'appelle en quête d'acteurs pour son long métrage Un conte de Noël, le comédien est en répétition pour une pièce de théâtre incompatible avec le tournage. Il décline. Il faudra les heureux conseils de son entourage pour qu'il se décide à lire le "scénario formidable" doublé d'une "langue magnifique", à rappeler le réalisateur, à passer un essai de deux heures qui fut "une leçon" et à décrocher le rôle qui lui vaudra une nomination pour le César du Meilleur Espoir masculin. "A partir de là, les choses se sont enchaînées, il y a eu Cannes et une visibilité incroyable", s'étonne encore l'humble quadra, parlant "chance" et oubliant la justesse de son jeu et cette façon si singulière qu'il a de se mettre de côté, de rentrer ses épaules carrées et de frôler le murmure. Murmure dans la voix, murmure dans les yeux, quasi préciosité de l'énoncé, due à un "rapport organique au langage", et toujours cette douceur qui l'enveloppe précautionneusement, Laurent Capelluto est un acteur racé auquel nombre de réalisateurs ont fait appel, de Michel Hazanavicius à Michael Haneke, en passant par Jaco Van Dormael, pour des rôles timides bien souvent. Il aura fallu attendre Emmanuel Salinger, et son premier film, La Grande Vie, pour comprendre que Laurent Capelluto pouvait porter un film. Dans Je te survivrai (lire la critique page 33), Sylvestre Sbille lui propose un second rôle réservé auquel Laurent Capelluto est maintenant habitué. Cela ne l'a pas empêché d'être positivement surpris sur ce tournage "improbable mais intéressant", en regard d'un certain cinéma français: "Ce qui est bien, c'est qu'il ne s'encombre pas de règles de bon goût, contrairement à plein de films français dont je reçois les scénarios prisonniers des références. Ça manque de liberté, de folie. En France, on se demande jusqu'où on peut aller. En Belgique, on se demande plutôt jusqu'où on peut aller trop loin. Ça, ça me plaît beaucoup." Ce vent fantaisiste souffle également sur la courte capsule présentée à la cérémonie des Magritte en février dernier. L'acteur y donne un plein éventail de ses talents de comédien dans une Veille du premier jour de tournage comme on lui en souhaite beaucoup d'autres...TEXTE Siham Najmi