Max Porter fait partie de ces auteurs précieux qui malaxent la langue comme les impressionnistes la couleur. Si les motifs restent perceptibles, c'est du poudroiement de lumière qui les enrobe que jaillissent les émotions. Pour rendre visible l'invisible, l'auteur anglais ne s'appuie pas sur une palette chromatique mais bien sur le pouvoir euphorisant du fantastique, oxygène de récits sondant au plus près nos joies, nos peurs, nos fragilités. Dans un premier roman à combustion lente, La douleur porte un costume de plumes, un corbeau débarquait un soir dans une famille en deuil pour l'aider à chasser à coups de becs et de sentences maléfiques la mort et la détresse.
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Max Porter fait partie de ces auteurs précieux qui malaxent la langue comme les impressionnistes la couleur. Si les motifs restent perceptibles, c'est du poudroiement de lumière qui les enrobe que jaillissent les émotions. Pour rendre visible l'invisible, l'auteur anglais ne s'appuie pas sur une palette chromatique mais bien sur le pouvoir euphorisant du fantastique, oxygène de récits sondant au plus près nos joies, nos peurs, nos fragilités. Dans un premier roman à combustion lente, La douleur porte un costume de plumes, un corbeau débarquait un soir dans une famille en deuil pour l'aider à chasser à coups de becs et de sentences maléfiques la mort et la détresse. Véritable seconde peau littéraire, le merveilleux tapisse toujours les pièces de son nouveau conte inclassable. Dans un village non loin de Londres cohabitent plus ou moins harmonieusement anciens habitants et citadins ayant fui la ville pour se rapprocher de la nature. Parmi ces derniers, le couple Jolie-Robert. Elle était comédienne et écrit à présent des polars qui l'effraient elle-même, lui est trader et fait la navette quotidienne entre les deux mondes. Leur fils Lanny est un enfant mystérieux, hors du commun, à la fois surdoué et imprévisible. Si sa mère s'accommode de cette singularité, la chérit même, son père s'en inquiète, ne sachant trop comment se comporter avec ce fiston aux questions déroutantes et au comportement irrationnel. Lanny passe ses journées dans les bois, fait des rêves étranges, tient des propos sibyllins, comme s'il dialoguait avec la faune et la flore, et possède même des pouvoirs surnaturels lui permettant par exemple de retrouver son chemin dans un labyrinthe arpenté pour la première fois. Pete, peintre misanthrope vivant en marge de la petite communauté, se prend d'affection pour ce garçon sensible à l'imagination fertile. Au point d'accepter de rompre sa solitude pour lui donner des cours de dessin pendant les vacances. Ensemble, ils sillonnent la région, discutent de l'odeur du métal, se moquent gentiment des gens du village -qui le lui rendent bien en l'appelant Pete le Dingue. Mais l'ancienne star du marché de l'art n'est pas le seul à s'intéresser à cet être lumineux. Le Père Lathrée Morte, créature lugubre qui veille jalousement sur les environs, a reconnu en lui une âme soeur. Quand il ne rumine pas, ce croquemitaine grincheux dégorge les conversations captées par ses antennes, " il nage dans ces sons, les avale à pleines goulées, s'enveloppe dedans, les étale partout sur lui, les enfonce dans ses orifices, se gargarise, joue, ponctue et broute, lèche et boit ce lieu qui est sien, voudrait qu'il pétille sur sa langue". La disparition de Lanny dynamite le fragile équilibre. La fable écologique qui jusque-là serpentait de manière fluide entre les pensées bienveillantes des trois adultes et celles, décousues et chaotiques, du Père Lathrée, se mue en torrent charriant les propos confus, paniqués ou revanchards des acteurs et témoins de cette disparition certes inquiétante mais au final dans l'ordre ancestral des choses, sous ses airs de sacrifice consenti d'un obscur rituel païen. Peintre de l'invisible, Max Porter excelle à installer des atmosphères organiques à la lisière du sensible, de la perception, investissant un territoire mouvant où interroger nos racines et explorer nos émotions les plus enfouies. Et comme pour La douleur..., la magie des mots opère.