Abel Ferrara de passage à Bruxelles, voilà qui tient du petit événement. De Bad Lieutenant à The Blackout, le réalisateur new-yorkais a imposé une vision enragée d'un monde au bord de l'implosion, signant, quelque part entre souffrance, culpabilité et hypothétique rédemption, des films à l'humeur passablement déjantée. De quoi se tailler un costard d'auteur culte, entretenu encore à coups d'excès notoires, avant de virer à l'habit du cinéaste maudit -voilà une dizaine d'années maintenant que son cinéma semble voué à une confidentialité toujours plus grande. De façon symptomatique, Go Go Tales, le film qu'il est venu présenter la semaine dernière aux Galeries, est vieux de 5 ans déjà, soit autant d'années de tracasse...

Abel Ferrara de passage à Bruxelles, voilà qui tient du petit événement. De Bad Lieutenant à The Blackout, le réalisateur new-yorkais a imposé une vision enragée d'un monde au bord de l'implosion, signant, quelque part entre souffrance, culpabilité et hypothétique rédemption, des films à l'humeur passablement déjantée. De quoi se tailler un costard d'auteur culte, entretenu encore à coups d'excès notoires, avant de virer à l'habit du cinéaste maudit -voilà une dizaine d'années maintenant que son cinéma semble voué à une confidentialité toujours plus grande. De façon symptomatique, Go Go Tales, le film qu'il est venu présenter la semaine dernière aux Galeries, est vieux de 5 ans déjà, soit autant d'années de tracasseries diverses qui en avaient empêché jusqu'alors la sortie. Si Ferrara est désormais apparemment rangé des voitures, et semble par ailleurs avoir trouvé dans le bouddhisme matière à une certaine sérénité, il n'en reste pas moins un agité de première. A 60 ans bien sonnés, l'homme ne tient littéralement pas en place, et l'entretien, expédié dans une taverne voisine de la salle, tient de l'exercice incertain, émaillé d'innombrables "You know what I mean" et de non moins abondants points de suspension, que sa compagne, Shanyn Leigh, actrice dans ses derniers films, prend à l'occasion le soin de remplir. Déployant son action dans un go go club de Manhattan, Go Go Tales marque un cap dans le parcours du réalisateur, ne serait-ce que parce qu'il l'entraîne du côté de la comédie, assaisonnée à sa façon s'entend -une forme que le film a pour ainsi dire lui-même choisie, explique-t-il. On verra aussi dans la personnalité de Ray Ruby -extraordinaire Willem Dafoe-, le patron de cette boîte en train d'inexorablement péricliter, quelque écho du Cosmo Vittelli que campait Ben Gazzara (qui devait disparaître au lendemain de cette rencontre) dans The Killing of the Chinese Bookie. "C'est un film qui compte énormément pour moi, approuve Ferrara. Et on trouve dans Go Go Tales des éléments du personnage de Ben Gazzara, en effet, même si moins, sans doute, que je ne l'avais imaginé. Les films ont parfois leur propre vie...", observe-t-il encore, avant de souligner sa dette à l'endroit de Cassavetes. "Il m'a totalement inspiré. Il ne fut peut-être pas le 1er, mais assurément le plus dynamique des cinéastes indépendants américains, et c'est lui qui a jeté les bases: il a montré comment et pourquoi on pouvait travailler en dehors du système." Cette indépendance, si elle lui a assurément valu une liberté créative peu banale, Ferrara en a aussi payé le prix. Go Go Tales a ainsi capoté à plusieurs reprises, avant d'être monté à l'aide de capitaux italiens. "C'est difficile, mais cela l'a toujours été, relève-t-il, philosophe. Si tel n'était pas le cas, n'importe qui pourrait le faire." Mais certainement pas à la manière de l'auteur de The Funeral, qui signe ici un film n'appartenant qu'à lui, familier jusque dans ses excès, fascinant dans ses extrêmes, et tirant tout, et plus encore, de ses comédiens: "Abel donne tout ce qu'il a sur un plateau, explique Shanyn Leigh. Et il en attend autant de vous en retour. Quand un acteur voit un réalisateur littéralement verser son sang, il est prêt à donner le sien également. La passion est communicative. Si, pour certains, less is more, pour Abel, less is less. Il nous laisse beaucoup de liberté pour explorer. Et même quand une prise est bonne, il nous incite à essayer autre chose, nous rappelant que Christopher Walken faisait chaque prise différemment." Si l'époque du King of New York est aujourd'hui révolue - "Je suis sur une autre longueur d'ondes, désormais", glisse Ferrara-, reste néanmoins une vibration toute singulière. "Abel arrive mieux que quiconque à capturer l'essence de New York", observe encore sa compagne. Un constat pertinent, dût-il, pour ce faire, s'exiler à Cinecitta... TEXTE JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS