"Les moments où je me trouve beau ne coïncident pas avec ceux où j'aimerais l'être", "J'aime faire deux fois la même chose, mais à la troisième, vient la tristesse", "J'aime les musées, notamment parce qu'ils me fatiguent", "Les brushings sont une inépuisable source de ricanement, même lorsque je suis seul", "Aux frontières, je me sens aussi bien que si j'étais nulle part", "Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé". En 2004, le photographe autodidacte Edouard Levé part seul aux Etats-Unis. Son projet: avaler 10 000 km de route et de poussière afin d'aller capter l'essence de 17 villes américaines triées sur le volet selon un critère curieux, les destinations choisies devant porter le nom, toutes américaines qu'elles sont, de villes célèbres à l'étranger. Des cités homonymes. Durant trois mois, il roulera donc de Florence à Paris, visitera Bomba...

"Les moments où je me trouve beau ne coïncident pas avec ceux où j'aimerais l'être", "J'aime faire deux fois la même chose, mais à la troisième, vient la tristesse", "J'aime les musées, notamment parce qu'ils me fatiguent", "Les brushings sont une inépuisable source de ricanement, même lorsque je suis seul", "Aux frontières, je me sens aussi bien que si j'étais nulle part", "Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé". En 2004, le photographe autodidacte Edouard Levé part seul aux Etats-Unis. Son projet: avaler 10 000 km de route et de poussière afin d'aller capter l'essence de 17 villes américaines triées sur le volet selon un critère curieux, les destinations choisies devant porter le nom, toutes américaines qu'elles sont, de villes célèbres à l'étranger. Des cités homonymes. Durant trois mois, il roulera donc de Florence à Paris, visitera Bombay et Lima, se posera à Stockholm ou Bagdad... Jouant ironiquement de la superposition mais de la non-coïncidence, Levé fait sur place le portrait des rues, des routes, des habitants au travail. Prêtre de Florence, Rue d'Amsterdam, Fermier de Paris...: les images de Levé dévoilent une Amérique résolument anti-spectaculaire, la puissance visuelle d'un Walker Evans passée au tamis conceptuel d'une Sophie Calle. Ludique et brillant. En off de son périple, Edouard Levé, 40 ans, se débat pourtant avec une poisseuse déprime. Hypocondriaque angoissé, il s'inocule le pressentiment (irrationnel, il est en parfaite santé) qu'il va mourir là. Convaincu qu'il est en train de vivre ses derniers jours entre les murs hostiles de motels ricains de passage, il s'adosse à ce qui deviendra Autoportrait, accumulation urgente de quelque 1400 petites phrases courtes invariablement composées d'un pronom personnel "je" et d'un verbe au présent. Un texte monobloc et monocorde, suite d'aphorismes en mode inventaire qui compilent les moindres traces et preuves de son existence (on pense à Georges Perec dans Je me souviens). Bien sûr, on connaît la suite des aventures levéiennes. On sait qu'Edouard Levé reviendra sain et sauf des Etats-Unis, et verra Autoportrait et Amérique, projets hasardeusement conjoints, publiés successivement en 2006 (Leo Scheer) et 2005 (POL). Reste la saisissante prémonition de la fin, et la confirmation d'une vraie tragédie: deux ans plus tard seulement, et dix jours à peine après avoir déposé chez son éditeur parisien POL le manuscrit d'un nouveau récit nommé Suicide (Levé a toujours eu le goût des titres à l'explicite tranchant), l'artiste choisit de se donner la mort par pendaison, à 42 ans, dans le studio même où il réalisait ses installations et photographies. Alors aujourd'hui on relit, et perçoit, dans cet Autoportrait réédité en format poche, un lest posthume fascinant, une charge forcément mortelle, mais pas morbide. De son écriture sobre, dégagée du souci (chrono)logique autant que de tout pathos -en somme, une écriture blanche qui n'a jamais aussi bien porté son nom-, Levé jette sur la page ce qu'il a expérimenté, failli connaître ou regretté, ironise sur ce qui l'a amusé ou désolé au fil de quatre décennies. On passe du comiquement banal -"Je suis contre le crépi", "J'utilise la première moule pour décortiquer les suivantes", "Je préfère regarder sur la gauche"- à l'existentiel tragique -"Je m'étonne qu'on m'aime", "Comme je suis drôle, on me croit heureux", "Je me demande comment je me comporterais sous la torture". C'aurait pu être nombriliste, impudique et ennuyeux, c'est à la fois constamment intelligent, fascinant et hilarant, dépressif, forçant l'empathie -on ne peut s'empêcher de s'y chercher soi-même dans les souvenirs ou considérations qu'il nous tend. Reste un mystère, épais comme l'existence: plus ces notices sont censées éclairer l'homme, plus elles en soulignent son insaisissable. Plus elles crient quelque chose de personnel à la face du monde, semblent viser une part d'étrange ou d'inavouable, plus elles en deviennent universelles. Se dire et puis mourir: un sommet d'expérience tragi-comique de l'absurdité humaine -à la page 91 d'Autoportrait, Edouard Levé notait ces mots à valeur de présage, viscéralement intime et pourtant tellement consensuel: "Je ne pourrai dire qu'une fois sans mentir "je meurs"." AUTOPORTRAIT, ÉDITIONS POL #FORMATPOCHE, 96 PAGES.TEXTE Ysaline Parisis