La porte s'ouvre, les lèvres bougent, mais on n'y comprend strictement rien. Plaît-il? "Désolé, j'ai fait deux jours de promo en Suisse et la clim de l'hôtel m'a bousillé les cordes vocales", s'entend-on fébrilement chuchoter dans une drôle de respiration. C'est un Jaco Van Dormael enjoué mais quasiment aphone, donc, raclant sa gorge pour crachoter ses mots comme une locomotive en fin de vie, qui nous reçoit dans sa maison uccloise à quelques jours de la sortie de son Tout Nouveau Testament (lire la critique page 23), gentil délire à la belgitude revendiquée et au prétexte typiquement vandormaelien: "Dieu existe. Il habite à Bruxelles." Explications.
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La porte s'ouvre, les lèvres bougent, mais on n'y comprend strictement rien. Plaît-il? "Désolé, j'ai fait deux jours de promo en Suisse et la clim de l'hôtel m'a bousillé les cordes vocales", s'entend-on fébrilement chuchoter dans une drôle de respiration. C'est un Jaco Van Dormael enjoué mais quasiment aphone, donc, raclant sa gorge pour crachoter ses mots comme une locomotive en fin de vie, qui nous reçoit dans sa maison uccloise à quelques jours de la sortie de son Tout Nouveau Testament (lire la critique page 23), gentil délire à la belgitude revendiquée et au prétexte typiquement vandormaelien: "Dieu existe. Il habite à Bruxelles." Explications. J'ai reçu une éducation catholique mais je ne suis pas croyant. Pour moi, le Nouveau Testament c'est un chouette bouquin bien écrit, avec de jolis personnages, de bonnes histoires, mais rien de plus. Du coup, je me suis senti assez libre de partir de cette trame-là mais pour en faire quelque chose de complètement différent, qui tendrait plutôt vers le conte surréaliste. Concrètement, avec Thomas Gunzig, le co-scénariste du film, on s'est installés dans le jardin un été, à essayer de trouver des idées, un peu dans une logique de surenchère entre nous. On ne savait pas du tout où on allait, mais on y a été. Et je crois que c'est parce qu'on écrivait à deux que c'est devenu une comédie. Il y a cette phrase de Woody Allen qui nous a beaucoup guidés: "Si Dieu existe, il a intérêt à avoir une bonne excuse." On est donc partis sur l'idée que non seulement Dieu existe mais qu'il habite à Bruxelles. De là, les choses se sont enchaînées. On s'est dit que c'était quand même étrange que les femmes avaient eu aussi peu droit à la parole dans les ouvrages religieux de référence. On a eu envie de changer ça. Parce que les religions, c'est un peu trop souvent des trucs de mecs, pour les mecs. La fille de Dieu, pour emmerder son père qui est odieux, décide donc de balancer par SMS les dates de décès de tout le monde, puis s'en va rassembler six nouveaux apôtres. Le vrai sujet du film, il est là: que va-t-on faire du reste de notre vie? A l'arrivée, c'est un film qui ne pose que des questions. Je n'aime pas les oeuvres qui prétendent apporter des réponses. Moi je crois au doute. Je crois aux questions mais pas aux réponses. Toutes les questions sont intéressantes, mais les réponses ne tiennent jamais très longtemps. Qu'est-ce qu'on fait sur cette Terre? La question est intéressante, mais aucune réponse ne me satisfait. Pourtant, c'est vachement chouette d'être là. Et j'aurais plutôt tendance à m'en tenir à ça. Tous les films, toutes les pièces de théâtre, parlent de ça. De cette étrange expérience d'être en vie. On a tous cette capacité un peu étrange à vivre comme des immortels. Du coup, c'est comme si on se disait que le bonheur, c'est pour plus tard. Et que l'amour, c'est pour plus tard. Mais, et c'est ce que dit la fille de Dieu dans le film, il n'y a pas de paradis. Le paradis, c'est ici et maintenant. C'est pour ça qu'elle fait de petits miracles, pour créer des histoires d'amour improbables. On a tous connu des gens proches de nous pour qui l'ombre de la mort a ramené le goût de la vie. Mon père a 100 ans, et il se dit qu'il est peu probable qu'il y en aura 60 de plus (sourire). Dans cette perspective, chaque jour compte. Tout simplement. Dans le film, les six apôtres ce sont six grands brûlés de la vie. Six personnes qui pensent que l'amour, ce n'est plus pour eux. Que leur vie est derrière, qu'ils sont passés à côté, et qu'il ne leur arrivera plus rien. Le switch, c'est que la fille de Dieu les réveille, en quelque sorte. Et ça passe forcément par l'enfance: ce sont des enfants qui ont grandi, mais qui restent des enfants malgré tout. Je crois que la structure d'un film est ce qu'il y a de plus déterminant dans sa signification. La plupart des films aujourd'hui suivent une dramaturgie classique où tout tend vers un but et on se demande ce qui va se passer à la fin. Mr. Nobody ne fonctionnait pas du tout comme ça, mais bien sur le mode d'une arborescence. Mais l'arborescence ne donne pas de réponses, et ça il faut pouvoir l'accepter. Dans Le Tout Nouveau Testament, j'ai opté pour une structure épisodique (on y découvre les six nouveaux apôtres, les uns après les autres, ndlr), à la manière du Don Quichotte de Cervantès. On sait dès le début qu'il va retrouver sa Dulcinée, mais au fur et à mesure on oublie, on est dans le moment présent. Vous avez ça aussi dans le Manuscrit trouvé à Saragosse: des structures où le moment présent compte, où on ne se demande pas comment ça va finir. Chaque instant est important. C'est pour ça que je dis que la structure donne le sens: elle fait comprendre que c'est maintenant que ça se passe, qu'on n'attend pas quelque chose qui viendra plus tard. C'est la difficulté, oui. C'est clairement plus casse-gueule. Tout doit être bon tout le temps. J'aime bien ce type de challenge, je le trouve plus en phase avec cette étrange expérience d'être en vie, justement (sourire). J'ai toujours écrit seul jusque-là. Du coup, quand je n'avais pas une seule bonne idée sur la journée, eh bien je passais une journée vraiment pas terrible. Alors que quand on écrit à deux, même si on n'a pas une bonne idée, on passe quand même une bonne journée (sourire). Thomas amène quelque chose de plus acide, de plus littéraire. Dans les voix off, notamment, où les enfants parlent comme des livres. Ça crée un chouette décalage, qui vient de son écriture à lui. Il a un vrai talent dans la musique des mots. Moi je fonctionne différemment. Quand j'écris un scénario, les mots ne servent qu'à noter des images que je vois dans ma tête. Je vois un film qui est monté, dans un rythme, avec une bande son, des acteurs, et j'essaye de prendre note de ce que je vois. C'est comme si j'assistais à la projection d'un film qui n'existe pas encore. Dans Mr. Nobody, je me faisais déjà cuire un oeuf. Ici, il s'agit vraiment d'un film de potes. Les techniciens, les acteurs... Donc dans tous les rôles, j'essayais de mettre des amis. Mais là, il fallait incarner le premier type qui venait à mourir. Je me suis dit: "Je ne vais quand même pas demander ça à un ami. Je vais le faire moi-même." J'avais envie de quelque chose de proche de moi. Avec des amis. Et des accents belges. Jésus a l'accent de Liège, Dieu a l'accent de Namur, sa femme a l'accent de Bruxelles, il y a des Flamands... Ce mélange bric-à-brac dans Bruxelles, ça amène une vraie richesse. Ça me rappelle mon quotidien. Complètement. Vous savez, dans l'industrie du cinéma, on n'est jamais que le dernier film qu'on a fait. Ici, j'ai été mon propre producteur. Ce qui m'a aussi apporté beaucoup de liberté. C'est ce que m'a réappris l'expérience Kiss & Cry: être capable de faire de l'arte povera. On avait par exemple besoin d'un camping en Espagne dans les années 60 pour le film. Eh bien, il suffit en fait de quelques voitures miniatures, d'un peu de sable et de pluie. La contrainte génère de nouvelles idées. Je crois que le rêve de tout réalisateur c'est de faire des films comme on joue du piano: on s'assied et on joue. Sans devoir passer par une banque, ou autre, avant de pouvoir faire quoi que ce soit. Personnellement, moins j'ai d'argent et plus je tends vers le poétique. Tout ça est très inconscient. Tous les rêves que font les personnages dans le film, je les ai moi-même rêvés. J'allais dormir en me disant que j'avais besoin d'un rêve pour le film et le lendemain matin je l'avais. Idem pour mes story-boards. Du coup, je bosse moins la journée (sourire). Plus sérieusement, il y a beaucoup de choses que je ne contrôle pas. Ma quête, c'est que ce soit beau. Et à un moment donné, je me dis: c'est beau. Mais je ne sais pas pourquoi. C'est comme quand on tombe amoureux. On ne sait pas pourquoi on tombe amoureux, mais on sait qu'on est amoureux. Le métier de réalisateur est en soi très intuitif. Tout doit aller très vite. J'arrive sur le plateau hyper préparé, mais là tout devient concret. Et c'est ça qui est beau. Parce que le rêve ne correspond pas toujours à cette réalité-là. Le rêve, c'est quelque chose de flou, et puis à un moment donné il y a des acteurs en chair et en os, et il faut sentir les choses. Mon grand plaisir d'être sur un plateau c'est que je ne suis pas tout seul, chacun apporte quelque chose, une petite chose qui change le grand tout. C'est comme si tout le monde dansait ensemble. On ne voit que l'acteur, mais la caméra danse avec l'acteur, et la lumière danse avec l'acteur, et le son, et le décor... Chaque personnage possède sa propre musique, c'est le scénario qui veut ça. Il s'agit dans ce cas de musiques préexistantes. J'ai cherché des musiques très grandes et magnifiques, pour des personnages qui à chaque fois ont l'air banals de l'extérieur. Pour qu'on se dise, tiens, cette personne à côté de laquelle on passe sans la regarder a quelque chose à l'intérieur de l'ampleur d'un opéra. La musique de tous ces personnages qui se croient eux-mêmes tout petits est en fait immense. Il y a un dessin de Fred, dans son Petit Cirque je crois, où des fermiers arrivent dans une caravane de gitan qui ne paie pas de mine, ils ouvrent la porte et à l'intérieur il y a un escalier de château, et puis ils arrivent dans la chambre du châtelain où le gitan est en train de dormir et ils disent: "Au revoir monseigneur"; et ils s'en vont. Cannes, c'est une espèce d'amplificateur. Tout d'un coup, tout va très vite. Il a suffi de deux jours pour que le film soit acheté dans 50 pays. Cannes fonctionne un peu sur le principe des restaurants vides et des restaurants pleins. A un moment donné, tout le monde se bouscule dans un restaurant plein. Et tu ne sais pas très bien pourquoi celui-là alors que l'autre à côté est vide. C'est une mécanique étrange. Il y a quelque chose de beaucoup plus bienveillant à la Quinzaine, parce que les films ne sont pas mis en compétition, on sait qu'il n'y aura pas de prix. Je ne sais pas, je n'ai pas lu ce papier. Je m'en fous un peu. Un film, c'est une bouteille à la mer. On ne sait pas qui va aller le voir, qui va l'aimer. Et dans tous les cas, ça reste un malentendu: ceux qui ont aimé, je ne sais pas ce qu'ils ont vu. Et ceux qui n'ont pas aimé, je ne sais pas ce qu'ils ont vu non plus. Pourtant, il s'agit du même film. Moi-même, je ne serai jamais vraiment spectateur de mes films, puisque je ne les verrai jamais pour la première fois. J'essaie à chaque fois de faire un film qui n'a rien à voir avec les précédents, même si au final je me rends compte que tout ça se ressemble quand même vachement (sourire). RENCONTRE Nicolas Clément