DE ELEANOR CATTON, ÉDITIONS DENOËL & D'AILLEURS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (NOUVELLE-ZÉLANDE), 447 PAGES.
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DE ELEANOR CATTON, ÉDITIONS DENOËL & D'AILLEURS, TRADUIT DE L'ANGLAIS (NOUVELLE-ZÉLANDE), 447 PAGES. Le rideau s'ouvre sur un scandale de province glauque et ordinaire: M. Saladin, professeur de musique dans une école privée pour jeunes filles, est accusé d'avoir couché avec une de ses brillantes élèves. Procédure de renvoi exemplaire, mise sur pied d'une cellule d'accompagnement psychologique: rien n'empêche les rumeurs d'enfler dans les couloirs du lycée et de nourrir une vague d'émois insoupçonnés sous les uniformes plissés. Trois lycéennes en particulier, Isolde, Bridget, Julia, donneront tour à tour voix cinglante à leurs fantasmes de transgression sous l'emprise d'une professeure de saxophone avide et manipulatrice. Longs monologues déclamés, choix des répliques, jeux de lumière, tenue de rôles: dès les premières pages, tout dans La Répétition respire le théâtre. Un sous-texte qu'Eleanor Catton ombrera de plus en plus explicitement au fur et à mesure que son récit s'invitera, en parallèle à celui du lycée, dans le quotidien de quelques étudiants à peine plus âgés, ceux d'une académie de théâtre voisine -dont Stanley, apprenti acteur falot et cils blonds, qui y cherche une seconde naissance. L'enseignement, hyper élitiste, dispensé par des Maîtres, y a tout d'une initiation secrète et légèrement sadique, placée sous l'égide du théâtre de la cruauté d'Antonin Artaud: " Vous n'êtes pas ici pour vendre votre corps mais pour le sacrifier." Entre les établissements s'esquisse bientôt un dialogue hanté par la dramatique indécision de l'adolescence. Traitée comme une sorte de répétition générale aux existences, sa logique est poussée à bout entre essais et erreurs, échos aux projections d'autrui et réinvention de soi. Catton poursuit surtout, dans cet âge de l'entre-deux, la confusion des genres sous toutes les coutures, enfance et âge adulte, masculin et féminin, réalité et fiction. Entre 2 longues ellipses, les mêmes scènes se rejouent inlassablement, imperceptiblement réinterprétées par de nouveaux acteurs. A l'échelle du roman, le flirt entre crudité du fait divers et couverture théâtrale s'accélère bientôt, et la distance s'estompe jusqu'à les faire se confondre en un procédé machiavélique. Il plane sur La répétition quelque chose du malaise distillé dans Virgin Suicides, de cette liquidation orchestrée et sacrificielle des innocences. Eleanor Catton impose à son tout premier roman l'ampleur dramatique d'un tribunal. Entre Black Swan de Darren Aronofsky et La fille sans qualités de Julie Zeh, la Néo-Zélandaise creuse la tentation de l'abîme chez des adolescents supérieurs, presque trop doués. Et instaure une fascinante rhétorique entre mise en scène et voyeurisme, bourreaux ordinaires et victimes consentantes. Son écriture trouve partout à s'infiltrer, courant le long du craquement de parquets cirés, s'attardant derrière les portes de classes désertées, glissant sur les sensations cotonneuses du vide adolescent et du flou déformant d'une sexualité balbutiante. Presque biologiques, ses images sont au millimètre du battement des peaux fines, des veines bleutées, de l'afflux de sang. Sous les frôlements glacés et les chuchotements soyeux, Eleanor Catton, son timbre doucement dérangeant et profondément littéraire, gronde. Qui, malgré le titre qu'elle s'est choisi, impose décidement sa Répétition très au-delà du tour d'essai... l YSALINE PARISIS