Oubliez tous les dimanches à Bamako au son de la kora que vous pourriez avoir en tête lorsqu'on vous parle du Mali. Oubliez les marchés en couleurs ou les clichés joyeux de Malick Sidibé. Même s'il est question du même pays, c'est définitivement dans un autre territoire qu'Arnold Grojean nous emmène à travers ses photographies. Le projet a été réalisé entre avril 2013 et avril 2015, à la faveur de trois voyages. En son centre? L'enfance à la rue. On le sait, le sujet est des plus délicats, une thématique en équilibre sur le fil qui sépare le voyeurisme du regard détourné. Funambule, Grojean ne bascule jamais. Les portraits de mineurs - Koungo Finiti signifiant "Problèmes mineurs"- qu'il donne à voir sont d'une infinie délicatesse. Cela, même si l'ambiguïté est au coeur des clichés: visuellement, la nuit semble protéger ces petits princes des villes alors que, dans la réalité, il en va de manière tout autre. L'obscurité qui s'empare des images agit de façon picturale, soulignant les lumières douces qui élisent les silhouettes comme le doigt du Christ désigne saint Matthieu dans un tableau du Caravage. Derrière chacun des portraits d'enfant, on sent un photographe travaillé par la notion de responsabilité. La meilleure preuve en est que les prises de vue ne sont pas livrées brutes. Une précieuse contextualisation les accompagne qui nous aide à faire la différence entre enfant "de rue" et enfant "dans la rue". Il est aussi question d'un pseudo-article de loi invitant la population à exercer la justice elle-même, le glaçant article 320, dont l'explication stupéfie: " Le nombre 320 provient du prix d'un litre d'essence (300 francs CFA) additionné à celui d'une boîte d'allumettes (20 francs CFA)." Il en dit long sur une pratique fréquente à Bamako qui consiste à brûler vif un voleur pris sur le fait. " Il est plutôt rare, mais pas exclu, que cet article s'applique lorsque le voleur est un enfant", précise le lexique mis à la disposition du visiteur.

Nuit rouge

Autre lieu, autres moeurs. Lynn Vanwonterghem a posé quant à elle son objectif du côté de Magnée, en province de Liège. C'est l'un de ces endroits reculés où de puissants arbres fleuris à leur base voient se finir de nombreuses fureurs de vivre. Là où on peut entendre des conversations aussi étranges que celle-ci: " Qui fait quoi ce soir? Cimetière?". Une image terrifiante dit la difficulté d'être jeune en campagne. Le cliché montre un panneau de signalisation qui restitue la configuration du village, soit un labyrinthe de voies sans issues que ponctuent des croix dont on ne sait si elles désignent des lieux de culte ou la terre fatale qui les entoure. Un autre cliché aimante le regard. Il s'agit de l'un de ces bovins, sans doute un Blanc Bleu Belge, en train de paître dans un pré. Compact et massif, l'animal évoque le caractère inamovible des zones rurales, leur pesanteur adipeuse. Comment grandit-on de ce côté-là de la vie? Comment se soulève-t-on? De nombreuses images laissent à penser que c'est en mettant le feu à la nuit que l'on s'en sort. Pas de simplifications faciles toutefois: quel que soit l'endroit où l'on voit le jour, ville ou campagne, Europe ou Afrique, on se trouve toujours au bout, et au bord, du monde.

Koungo Fitini & Le Bout du monde

Arnold Grojean et Lynn Vanwonterghem, Contretype, 4a Cité Fontainas, à 1060 Bruxelles. Jusqu'au 26/05.

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www.contretype.org