La Zone d'intérêt
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La Zone d'intérêt DE MARTIN AMIS, ÉDITIONS CALMANN-LÉVY, TRADUIT DE L'ANGLAIS (GRANDE-BRETAGNE) PAR BERNARD TURLE, 400 PAGES. 6 Si les récits de l'horreur des camps abondent désormais, rares (pour ne pas dire inexistants) sont ceux qui décrivent l'horreur de l'autre côté des barbelés -si l'on ose écrire. Qui plus est sous la forme romanesque. Avec La Zone d'intérêt, l'écrivain anglais célébré Martin Amis tente le pari d'imaginer la vie des SS et autres kapos au milieu des horreurs qu'ils perpétuent. L'histoire est celle d'abord d'Angelus Thomsen, un officier SS arriviste, cynique, bellâtre, coureur de jupons qui parviendra à sauver sa peau grâce à son opportunisme. Il "oeuvre" en effet au camp d'Auschwitz dans une fonction administrative, à l'époque charnière où, après l'opération Barbarossa lancée par Hitler sur la Russie, la Wehrmacht patine, va bientôt s'embourber dans la neige et finir par perdre Stalingrad. Époque aussi de la funeste conférence de Wannsee, en janvier 42, qui décidera de la Solution finale... Le camp est dirigé par Paul Doll, balourd gradé, alcoolique, lâche et sans scrupules, qui y vit très bien d'ailleurs, à quelques mètres des chambres à gaz en compagnie de sa femme Hannah et de ses deux charmantes petites filles. Son épouse, qui semble avoir quelque peu conscience des crimes en train de se perpétrer, conserve une once d'humanité vis-à-vis d'un membre du sonderkommando (les Juifs recrutés pour rassurer leurs congénères à leur arrivée au camp et qui "gagnent" de la sorte quelques semaines ou mois d'existence). Et tandis que les beuveries, les coucheries, les ragots alimentent la vie "quotidienne" et "répétitive" des employés de cette "usine", voilà le cynique Thomsen, neveu de Martin Bormann, successeur désigné du Führer, gagné par l'amour comme il le confie à son ami d'enfance Boris, combattant violent et fidèle, mais d'une lucidité prophétique quant au destin du Troisième Reich... Roman hallucinant et halluciné, La Zone d'intérêt révèle la bouffonnerie hideuse du régime nazi, faisant de la plus grande tragédie du siècle dernier une sorte de théâtre tragi-comique dans le chef des protagonistes nazis, cruels, déshumanisés autant que leurs victimes qui ne font que passer -sauf Szmul le sonder- tels des fantômes vivants, des spectres déjà promis à l'errance. La lecture du roman d'Amis plonge dans la sidération, le fond prenant le dessus sur la forme: les réflexions et dialogues des différentes protagonistes, la plupart nazis, sont ponctués, dans cette oeuvre à plusieurs voix, de phrases dans la langue de Goethe, de "nicht" et de "yech", histoire que le lecteur visualise bien l'uniforme vert-de-gris. Reste que cette version imaginaire, au niveau des personnages, de cette tragédie inimaginable et pourtant bien réelle, fait émerger un sentiment de malaise. La réalité de ces événements se révèle à ce point intolérable que l'on en vient à trouver presque indécent d'en "imaginer" des séquences. D'autant que cette satire macabre livre surtout le point de vue des ordures qui ont perpétré les crimes (on pense à Martin Bormann, personnage celui-là bien réel que Amis fait parler) alors qu'ils ne méritent, eux, aucun devoir de mémoire, mais plutôt une condamnation à l'oubli. Finalement, c'est dans la postface, où Amis s'explique sur son cheminement, ses recherches et son questionnement face au pourquoi de la Shoah que le livre quitte son caractère artificiel et presque déplacé pour pénétrer enfin sa véritable zone d'intérêt. BERNARD ROISIN