Le comble pour ce qui est l'un des plus importants soulèvements populaires est d'être commenté, époque oblige, uniquement du point de vue des lettrés et donc des nantis. A contrario, le duo d'auteurs Grouazel et Locard a choisi de se mettre principalement à hauteur des laissés-pour-compte, faisant le choix du récit choral, une forme qui permet de mieux décrire toute la complexité de la Révolution. Or donc, en guise de rappel historique, les finances vont mal. Le roi Louis XVI convoque les États généraux, assemblée de représentants du clergé, de la noblesse et du tiers état. Ce dernier, pour ceux qui brossaient le cours d'Histoire, représente tous ceux qui n'ont pas de privilèges dans la France de la fin du XVIIIe siècle, c'est-à-dire la bourgeoisie, les petits commerçants, les paysans et les crève-la-faim, bref près de 90% de la population. Ils apportent avec eux les doléances de tous les Français mâles âgés d'au moins 25 ans. Ces doléances dépassent largement, on s'en doute, la simple crise financière... Le récit s'ouvre sur des troubles dans le faubourg Saint-Antoine, où la soldatesque a massacré les habitants qui pillaient la manufacture de draps Réveillon, avant même l'ouverture de l'assemblée. On y suit la petite Marie, dont la vie est faite de rapines et de débrouille. Elle se réfugie auprès de Louise, bonne à tout faire dans l'auberge du quartier, bientôt congédiée par la patronne. Elles croiseront la route d'Abel Le Goazre de Kervéléan, petit noble fuyant sa Bretagne et un amour perdu pour rejoindre son frère Augustin, très impliqué dans les intérêts de la population. De l'autre côté de l'échiquier politique, on trouve l'anti-démocrate Laigret, journaliste au Lys d'argent parti sur les traces des "conspirateurs" et autres fauteurs de trouble. Ce premier tome se clôture avec le vote de la loi martiale, fin octobre 1789.

Sans-culottes et gilets jaunes

C'est par le biais de l'une des maisons d'édition les plus radicales que nous vient ce qui pourrait bien être, à plus d'un titre, l'événement éditorial de l'année. En premier lieu, la forme: prévu en trois tomes, l'ouvrage de plus de 300 pages se présente avec un luxueux dos toilé rouge, un beau papier mat et une quadrichromie dans les tons pastels, agrémentant un graphisme inspiré des gravures et lavis de l'époque. Les deux auteurs se partagent le scénario et le dessin, restituant des vues de Paris tout à fait saisissantes. Sur le fond, le parallèle avec la situation mondiale actuelle est plus que tentant : crises financières, mainmises sur les richesses mondiales par les plus puissants, révoltes populaires et montée des populismes, le tout restitué sans manichéisme ni lourdeur. Bref, une des plus belles leçons d'Histoire, digne d'un Victor Hugo.

Révolution. Tome 1: Liberté

De Florent Grouazel et Younn Locard, éditions Actes Sud-L'An 2, 336 pages.

9