Le couple Bayer-Boatwright est le prototype de la famille éduquée, aisée et progressiste, antiraciste et profondément sensible aux questions de genre et à l'environnement. Audrey et Greg (Holly Hunter et Tim Robbins) ont trois enfants adoptifs (Ashley, Duc et Ramon) d'origines et d'orientation différentes, et une fille biologique (Kristen). Tous vont peu ou prou sombrer dans une crise existentielle ou identitaire dans le sillage de la dépression patriarcale. À la manière de Jonathan Franzen dans son roman Freedom, le scénariste d' American Beauty a sans doute vou...

Le couple Bayer-Boatwright est le prototype de la famille éduquée, aisée et progressiste, antiraciste et profondément sensible aux questions de genre et à l'environnement. Audrey et Greg (Holly Hunter et Tim Robbins) ont trois enfants adoptifs (Ashley, Duc et Ramon) d'origines et d'orientation différentes, et une fille biologique (Kristen). Tous vont peu ou prou sombrer dans une crise existentielle ou identitaire dans le sillage de la dépression patriarcale. À la manière de Jonathan Franzen dans son roman Freedom, le scénariste d' American Beauty a sans doute voulu mettre le doigt sur la crise profonde que traversent les franges progressistes, libérales de l'Amérique à l'ère du confusionnisme et du suprématisme: celle de leur place dans un monde qui ne leur renvoie plus l'image habituelle. Ball pointe la crise de l'ego d'une famille épuisée par un safari ombilical qui tourne en rond et a épuisé ses contradictions (Audrey commande un über sur son smartphone hyper polluant mais se soucie de trouver des couverts biodégradables). Le passé joue forcément un rôle dans cette crise, à travers les différentes formes de psychothérapies plus ou moins parallèles, omniprésentes dans la vie des protagonistes. Mais le passé est également un impensé, en ce sens que le progressisme de la famille Bayer-Boatwright, noué de confusions et d'autocélébration, ne lui paraît plus comme le fruit de luttes contre les différentes formes d'oppression ou d'injustice de la seconde moitié du XXe siècle, mais comme une évidence, un acquis. Les hallucinations effrayantes dont est victime Ramon, leur jeune fils adoptif, des flash-back sanglants déclenchés par un curieux alignement "11:11", sont-ils là pour le rappeler? Est-ce le sens de la relation thérapeutique avec ce psy musulman dont il revit par contre-transfert le passé tourmenté? Le fait que ce dernier ait un fils transgenre et voilé qui va contribuer à rapprocher le destin des deux familles révèle les intentions d'Alan Ball: raconter quelque chose d'essentiel et délicat sur l'Amérique de Trump et la place du modèle d'ouverture et d'inclusion incarné dans un rêve qui vire toujours plus au cauchemar. Le souci majeur est que si noble que soit l'entreprise d'Alan Ball, elle se heurte à une double difficulté: il a troqué sa poésie surréaliste pour une forme de mystique qu'il n'arrive jamais à maîtriser complètement. Son scénario nébuleux est en outre un défi permanent à la construction du sens qu'il entend tirer de son récit. Du coup, les affres et questionnements de ses personnages, même admirablement joués, même mis en scène avec dextérité, même s'ils décrivent des enjeux cruciaux, ne touchent que par intermittence. HBO l'a compris, qui vient d'annuler la saison 2.