À l'automne 1969, les volutes euphorisantes de chanvre et le succès fulgurant d' Easy Rider, son tout premier long métrage en tant que réalisateur, donnent à Dennis Hopper le sentiment d'être perché tout là-haut sur le toit du monde, ou à tout le moins d'Hollywood. Le nouveau prodige de l'underground US voit grand: son prochain film va faire trembler le 7e art lui-même sur son socle établi. Avec, en guise de "scénario", l'histoire d'une équipe de cinéma mettant un western en boîte au Pérou avant que les choses ne dégénèrent solidement, il part dans un village niché dans les Andes avec la phrase de Godard en tête: " Une histoire doit avoir un début, un milieu et une fin, mais pas nécessairement dans cet ordre." Soit le sésame parfait pour le chaos total qu'il entend orchestrer. De fait: épique, le tournage de The Last Movie s'étale sur sept semaines de décadence hallucinée où le faux se confond avec le vrai. Logique, somme toute, s'agissant d'un film où le mensonge et la violence du cinéma contaminent le réel jusqu'à la gangrène. Chargé comme un mulet à l'acide, bourré en permanence, complètement parano, Hopper y acte la dérive d'un monde qu'il nourrit copieusement de son propre rapport schizophrène à la mythologie américaine.

La suite du feuilleton est à l'avenant: en chercheur d'or et de boue mégalomaniaque, le cinéaste se claquemure de longs mois durant dans un palace mexicain où, entouré de hippies et de groupies pour qui il fait figure de gourou contre-culturel, il s'attèle au montage des 48 heures de rushes à sa disposition, qui forment bien sûr un fouillis sans nom. Personne ne lui pardonnera d'avoir volontairement réduit en charpie le fil narratif de ce film prétentieux et naïf à la fois, aux incessantes mises en abyme, western métaphysique confus jusqu'à l'absurde doublé d'une charge à la féroce ambivalence contre l'industrie du divertissement. Étrillé par la presse, The Last Movie fait un flop retentissant dont Hopper, en tant que cinéaste, ne se relèvera tout simplement jamais. Dix ans avant Michael Cimino, il réalise au fond avec cet ovni bouffi au titre quasi programmatique son Heaven's Gate à lui, sauf que, dans son cas, les critiques assassines et le monstrueux fiasco apparaissent, même un demi-siècle plus tard, largement compréhensibles. Pourtant Hopper, en un sens, n'a peut-être rien fait d'autre qu'aller au bout de son concept: The Last Movie n'est-il pas en effet une grande fable malade sur la pureté souillée et la liberté aliénée, un métafilm cryptique sur l'Amérique et la manière dont elle se sabote elle-même?

Splendide, cette édition prestige DVD/Blu-ray s'accompagne de suppléments (un documentaire inédit, un livret rédigé par Jean-Baptiste Thoret) plus passionnants que l'oeuvre elle-même, The Last Movie appartenant résolument à cette catégorie de films dont l'histoire cachée fait tout le prix.

The Last Movie

De Dennis Hopper. Avec Dennis Hopper, Stella Garcia, Don Gordon. 1 h 44. 1971. Dist: Carlotta.

7