Chaque semaine, gros plan sur un archétype du rebelle au cinéma.
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Critique et spécialiste du cinéma belge, professeur à l'ULB et à l'INSAS, le regretté Hadelin Trinon a un jour écrit qu'"il n'y a pas de cinéma belge, mais bien des cinéastes belges". Et, en effet, il a toujours été très délicat d'envisager le 7e art pensé et réalisé au sein du Royaume comme autre chose qu'un ensemble de gestes isolés posés par des auteurs plus ou moins singuliers. Prise en tenaille entre le marché néerlandais au nord et, surtout, le marché français au sud, la production noire-jaune-rouge a en outre toujours fait office de Petit Poucet européen, épigone non-commercial peu vu à domicile mais n'en glanant pas moins régulièrement des prix dans les festivals internationaux. Surréaliste, absurde, iconoclaste, dissipé, extrême, vrai, empreint de belgitude... Les mots n'ont pourtant jamais manqué pour qualifier le meilleur du cinéma belge dans ce qu'il a de plus spécifique. Rebelle en est assurément un autre. Démonstration en quelques indociles échantillons, bruxellois ou wallons, qui visent moins l'exhaustivité que le plaisir -forcément- fragmenté. Mais par où commencer? Par La Perle, ce film de 1929 à "l'éclat de l'inexpérience", suivant les mots de la Cinematek, où Henri d'Ursel, Bruxellois proche des surréalistes et des cinéastes d'avant-garde, se pique, toutes proportions gardées s'entend, de suivre les traces encore fraîches laissées par le Chien andalou de Buñuel et Dalí? Après tout, pourquoi pas. Par dire et redire ce qu'il y a de profondément rebelle dans le parcours d'une Chantal Akerman ou d'un André Delvaux, deux immenses cinéastes-électrons libres à la radicale modernité? Il y aurait de quoi disserter, à n'en pas douter. Mais puisqu'il faut bien se décider à arrêter une année zéro du Belge rebelle au cinéma, alors ce sera l'année Zéno. En 1974, Thierry Zéno, réalisateur et plasticien namurois formé à l'IAD, où il sera durablement marqué par l'influence de l'un de ses professeurs, le grand documentariste Henri Storck, signe en effet avec Vase de noces ce qui restera sans doute comme le plus gros scandale jamais causé par un film belge. Présenté à la Semaine de la Critique cannoise, cet objet sulfureux, et radicalement expérimental, s'attaque aussi bien au tabou de la zoophilie qu'à celui de la coprophagie dans une atmosphère de folie et de dépravation quasiment mystiques. Un homme solitaire, évoluant en marge de tout dans une ferme abandonnée, y vit une histoire d'amour avec une truie, à laquelle il témoigne son affection avec beaucoup d'intensité dans la fange crapoteuse qui les lie. De leur union contre nature naissent trois petits porcelets, mais, entre biberons et tricots, la sainte famille n'aura qu'un temps. La mort rôde, en effet, et chacun ne sera bientôt plus qu'infâme pourriture... Dans un noir et blanc terreux et austère, Zéno et son protagoniste illuminé, interprété par le complice Dominique Garny, testent les limites du spectateur hors de toutes formes de conventions. Forcément non-dialogué, fort d'une bande-son alternant sons subjectifs et/ou amplifiés, musique sacrée et bizarreries abruptes, le film cherche (et trouve plus qu'à son tour) le malaise, l'inconfort, voire même une certaine forme de sidération. De ce choc inouï et douloureux, presque pasolinien, Fabrice du Welz dira un jour: "Vase de noces est un film incroyable, un poème venimeux et tendre à la fois. Un film à découvrir et à redécouvrir, et qui a changé ma vie..." Nul doute d'ailleurs, on y reviendra plus loin, que du Welz s'en souviendra au moment de signer Calvaire, son premier long métrage, en 2004. Mais restons encore un peu dans les années 70, creuset particulièrement fertile du ciné belge mal peigné. En 1973, soit un an à peine avant Vase de noces, Benoît Lamy signait ainsi déjà Home Sweet Home, comédie gériatrique certes tout à fait classique et sage dans la forme et l'écriture, mais pas moins animée d'un esprit foncièrement contestataire. Situant son action dans une maison de retraite de la capitale qui multiplie les règles tyranniques et infantilisantes (toute ressemblance avec une certaine réalité de 2020 est évidemment purement fortuite...), cette ode amusée à une vieillesse ardente et insoumise orchestre la révolte de pensionnaires déchaînés qui claquent la porte, sortent en ville, volent dans les magasins, tiennent tête à la police et foutent le souk à l'hospice... Jusqu'à cette scène emblématique où ils boutent le feu sur les toits à côté d'une banderole martelant "Les vieux au pouvoir!", référence directe au séminal Zéro de conduite de Jean Vigo dont Home Sweet Home revisite au fond l'héritage insurrectionnel en mode troisième âge brusseleir. Changement total de registre à nouveau: deux ans plus tard, en 1975 donc, c'est au tour d'un trublion de l'animation cette fois de secouer le cocotier du conformisme et de la pudibonderie. Avec La Honte de la jungle, parodie débridée du mythe de l'homme-singe imaginé par Edgar Rice Burroughs, l'inénarrable Jean-Paul Walravens, alias Picha, caricaturiste et dessinateur de presse notamment passé par les revues satiriques Pan et Hara-Kiri, met en scène un Tarzan moche, lâche et ridicule parti à la recherche de sa compagne nymphomane et libérée dans un univers truffé d'êtres lubriques, de symboles phalliques et de cavités moites. Dans la lignée des expérimentations adultes d'un Fritz the Cat, ce délire vachard et sans pudeur friand de digressions priapiques, qui ne se gêne pas au passage pour railler le Tintin de Hergé, a été classé X au moment de sa sortie aux États-Unis et taxé d'obscénité par les héritiers de Burroughs, qui tentèrent sans succès de le faire interdire. Mais qu'on ne s'y trompe pas: produit et coréalisé par l'Ixellois Boris Szulzinger, le film n'est pas qu'un joyeux bordel bourré d'idées salaces. Il est aussi un objet frondeur porteur en sous-texte de contestation sociale et de dissidence morale, riche en figures rebelles à l'ordre établi -patriarcal, notamment. Une petite vingtaine d'années après le choc Zéno, un autre long métrage belge fera scandale sur la Croisette dans la même section cannoise que Vase de noces: C'est arrivé près de chez vous, bien sûr, de l'infernal trio Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde (1992). À l'origine, ce film de fin d'études de Belvaux à l'INSAS est pensé comme une parodie cynique de la célèbre émission Strip-tease. Rallongé, même si tourné avec un budget complètement dérisoire, le long métrage définitif raconte l'histoire d'une équipe de télévision qui suit les pérégrinations sanglantes d'un tueur en série solitaire, abject et amoral, amateur d'aphorismes déroutants. Si la moitié des répliques fera date, s'échangeant dans l'hilarité jusque dans les cours de récré, la charge contre le bon goût et la bienséance s'effectue au lance-flammes. En fonction des régions, l'affiche du film représente une tétine ou un dentier giclant d'une flaque de sang, mais ce sont surtout les scènes du viol et de l'infanticide, ainsi que le fameux cocktail du petit Grégory, qui feront pousser des cris d'orfraie aux censeurs, totalement désorientés face à cet objet profondément zinzin qui taille toute velléité de vertu en morceaux, la laissant dépecée, le cul et les tripes à l'air. Deux ans plus tard, c'est au tour de l'anar libertaire et situationniste Jan Bucquoy d'initier sa Vie sexuelle des Belges en mode autobiographique. Dans une succession d'épisodes initiatiques plus ou moins corsés, le plus iconoclaste des provocateurs belges entend dépeindre les moeurs viciées de ses compatriotes à grand renfort d'humour acide et gentiment dégénéré. Si Bucquoy peut aussi à l'occasion se montrer plus sensible, dans son rapport au cinéma notamment et à l'inoubliable Johnny Guitar de Nicholas Ray en particulier, il prend surtout plaisir à présenter son alter ego en jeune homme animé par des idées de révolution permanente, qui apprend à faire des cocktails Molotov et refuse catégoriquement de rentrer dans un rôle de commis servile de la classe bourgeoise. "Pendons une dizaine de banquiers par an", suggère ainsi par exemple, mi-sourire, l'un des joyeux dazibaos qui peuplent le film. Encadré par l'image nourricière d'une mère qui donne le sein, cette Vie sexuelle des Belges 1950-1978 connaîtra plusieurs suites, dont le perché Camping Cosmos et cette séquence culte, parmi d'autres, où Claude Semal en sosie de Tintin vomit sur les flotteurs de Lolo Ferrari en la tringlant dans sa caravane. Pas un mince programme, donc... En 1997, Alain Berliner investissait pour sa part la dimension résolument anti-conventionnelle du cinéma belge en se penchant sur une figure alors peu répandue de l'altérité à l'écran. Centré sur un garçon rêveur en plein trouble identitaire, qui prend plaisir à porter des robes et fantasme avec de plus en plus de certitude sur la possibilité de devenir une fille sous le regard désapprobateur de voisins gavés d'obsessions normatives, Ma vie en rose n'a certes rien de très révolutionnaire dans sa façon d'envisager le travail de la narration ou de la mise en scène... Mais sous ses dehors de téléfilm tiède, faussement kitsch et passablement naïf aux maladresses d'écriture patentes et au jeu d'acteurs en roue libre, le film a néanmoins le mérite de creuser avec sincérité les thèmes de la différence et de l'exclusion, et surtout d'adresser frontalement la question aujourd'hui brûlante de la dysphorie de genre. De différence, il en sera encore beaucoup question, l'année suivante, dans Le Nain rouge d'Yvan Le Moine, adapté d'une nouvelle de Michel Tournier. Cinéaste formé à la fois à l'INSAS et à l'IAD, Le Moine avait déjà commis à ses débuts un segment du film à sketches Les Sept Péchés capitaux aux côtés notamment des francs-tireurs Frédéric Fonteyne, Pierre-Paul Renders et Olivier Smolders. Courant après l'influence conjuguée de Fellini et du formidable Freaks de Tod Browning, son premier long métrage tente de trouver l'équilibre entre tendresse et provocation à travers le portrait d'un employé de cabinet d'avocats qui souffre de sa petite taille et déverse ses élans rageurs en rédigeant des lettres d'insultes dans des affaires de divorce. Légèrement écrasé par son esthétique et ses ambitions auteuristes au doux parfum d'onirisme déviant, ce film assez unique dans le paysage belge n'en apporte pas moins sa pierre à l'édifice au rayon de la difformité révoltée qui clame son droit inaliénable au bonheur à la face infatuée des ayatollahs de la normalité. Plus proche de nous, on y vient, se pose le cas Fabrice du Welz, grand cinéphile devant l'Éternel qui ne cesse lui-même de marteler en interview qu'il est un indépendant farouche dans l'âme, un véritable maverick du cinéma. Bourrée d'étranges concessions et de fausses bonnes idées, sa filmographie dans son ensemble reste pourtant une vraie déception. Jamais, en effet, il n'a réédité la fulgurance de son tout premier long, Calvaire (2004), survival sombre, poisseux et malaisant à souhait qui séquestre un jeune chanteur de variété pour vieux (Laurent Lucas) dans une auberge tenue par un solide psychopathe doublé d'un clown triste au coeur piétiné par le mal d'amour (Jackie Berroyer). Bourré de références (à La Traque, à Un soir, un train, à Misery, à Deliverance et même à Vase de noces donc...), Calvaire porte merveilleusement bien son nom, qui fait vivre à son protagoniste un véritable enfer: assommé, travesti, violé et même cloué sur une croix, il ne pourra compter que sur lui-même pour espérer échapper à la folie des hommes. Des paysans dégénérés, en l'occurrence, bâtis comme de bons gros jambons d'Ardenne, et qui enculent tout ce qui bouge -c'est autre chose que La Trêve, tout de même... Plus de quinze ans après, Calvaire demeure un formidable modèle d'inconfort malade et de dépouillement grinçant, un objet accompli, libre et frondeur, comme on aimerait en voir plus souvent sur nos écrans. Plus ou moins à la même époque, l'acteur et réalisateur namurois Lucas Belvaux s'intéresse quant à lui à une autre facette, plus sociale, plus politique, du rebelle belge au cinéma. Très librement inspiré d'un fait divers qui avait défrayé la chronique à Tilff à la fin des années 80, La Raison du plus faible (2006) a été tourné à Liège, la ville des frères Dardenne et de Bouli Lanners, cinéastes phares qui, chacun à leur façon, ont toujours pris le parti des marginaux et des déclassés d'un système implacable et broyeur de vies. C'est l'histoire d'une bande de pieds nickelés désargentés qui, lassés d'être exploités, se piquent de se lancer dans un braquage par élan digne et solidaire. Parfois fort maladroit et appuyé, trop écrit et déclamé, ce drame policier au titre peu équivoque n'en vibre pas moins d'un bel esprit insubordonné et de vrais personnages rebelles: au pouvoir, aux privilèges, aux rouages écrasants et déshumanisants d'un capitalisme qui pousse au crime -question de survie. Jusqu'à ce final tragi-comique aux allures de fantasme définitif de Robin des Bois: reprendre aux riches pour mieux donner aux pauvres. Et les liasses de billets de pleuvoir en masse depuis le haut d'une emblématique tour de Droixhe, quartier déshérité par excellence. Tout un symbole. On comprendra dès lors aisément qu'on préférera en rester sur cette note à la fibre humaniste plutôt que de s'appesantir sur le cas encombrant du récent Ni juge, ni soumise de la paire Yves Hinant et Jean Libon (2017), documentaire voyeur et horriblement condescendant à la protagoniste certes fofolle et indisciplinée, mais au propos nauséabond et à la démarche totalement irrespectueuse de ses intervenants. Reste ce titre, donc, à nouveau, qui pourrait résumer à lui seul le meilleur du cinéma belge et rebelle: ni juge, ni soumis.