Les derniers mètres à gravir sont raides. Les éclats de lave roulent sous la semelle, les cendres se soulèvent et gênent la respiration du corps obligé d'épouser la pente. Les fosses nasales pompent l'air raréfié par l'altitude. Un dernier coup de reins et Kurz se hisse à la crête du rempart de basalte. Reste longtemps sans bouger, à reprendre souffle. Ses muscles épuisés tremblent. Ses bras éraflés brûlent. La Lune est là, tout près. Bleue. Pleine. Formidablement voisine. La Lune avec ses mers et ses gouffres connus par coeur, la Mer de la Ressource, la Creux de Beauséjour, la Ravine Serpente, le Trou de l'oubli.
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Les derniers mètres à gravir sont raides. Les éclats de lave roulent sous la semelle, les cendres se soulèvent et gênent la respiration du corps obligé d'épouser la pente. Les fosses nasales pompent l'air raréfié par l'altitude. Un dernier coup de reins et Kurz se hisse à la crête du rempart de basalte. Reste longtemps sans bouger, à reprendre souffle. Ses muscles épuisés tremblent. Ses bras éraflés brûlent. La Lune est là, tout près. Bleue. Pleine. Formidablement voisine. La Lune avec ses mers et ses gouffres connus par coeur, la Mer de la Ressource, la Creux de Beauséjour, la Ravine Serpente, le Trou de l'oubli. De l'autre côté de la crête, en contrebas, le Bloc se dresse, cube de béton énorme. Distant d'un demi-kilomètre encore -deux minutes de course à découvert. Dans le dos de Kurz des graviers crissent. En une seconde l'homme est sur lui, la lame dans son épaule. Les deux corps roulent, les poings luttent, Kurz saisit dans sa paume le crâne adverse et l'aplatit contre une roche en saillie, le bat et le rebat contre la pierre. Le crâne résiste au premier choc, au deuxième, puis cède, craque comme un fruit, se fend, ramollit, grumelle, n'est bientôt plus que bouillie. Kurz relâche le front de l'autre dont les yeux se sont éteints, se laisse retomber sous le ciel, dans l'odeur du sang. Machinalement ses yeux fixent la surface de la Lune au-dessus de lui. Le voient-ils de là-haut? L'observent-ils qui se relève dans la nuit, qui halète, qui va mourir? La Base n'est plus qu'à quatre cents mètres. L'air de la nuit est souple, ses jambes dévalent la pente, fusent, filent. L'espace se laisse fendre, la bouche de Kurz pourrait hurler tant il a peur mais la plaine alentour se tait, les rocs luisent, c'est une parfaite et paisible nuit de juillet sur la Terre. Des hommes jaillissent de derrière un pli du relief, ils sont cinq, ils courent vers Kurz, ils vont le tuer et pourtant tout est calme, tout se passe sans bruit, sans cri, sans tir, le corps de Kurz continue de voler, ces secondes pourraient durer toujours. Au début ça n'avait pas l'air sérieux, cette histoire d'aller vivre sur la Lune. C'était la lubie de quelques milliardaires accablés de devoir partager le sort du reste de l'humanité. La chimère d'une poignée d'utrariches qui, après avoir toute leur vie éhontément saigné la Terre, ne supportaient plus l'idée d'en être devenus prisonniers. Contes à dormir debout, se disait Kurz chaque fois qu'il entendait parler du Grand Départ. Maintenant il court vers la Base et repense au jour de l'envol des fusées. Revoit la stupeur des Terriens ce matin-là, le 20 juillet 2069, 100 ans jour pour jour après le premier pas d'Armstrong sur la Lune. Son propre effarement à comprendre soudain que c'était vrai. Que depuis des années, en secret, les hommes et les femmes les plus fortunés du globe préparaient pour de bon leur désertion. Il revoit l'embrasement du désert californien à l'aube. La fournaise des centaines de fusées mises à feu en quelques heures. La découverte du message laissé en s'envolant par les nantis: Sur Terre la production, sur la Lune la vie. Relégation de la planète au rôle logistique de base arrière, de point d'approvisionnement -une succursale exploitable et ponctionnable à loisir. C'était il y a dix ans. Maintenant Kurz emplit ses poumons pour la dernière fois peut-être. Se retourne pour voir les silhouettes des tueurs qui l'ont pris en chasse. Il les sait plus frais que lui. Mieux armés. Mieux nourris. Dopés par la perspective de deux globes oculaires de plus à suspendre à leur ceinture -cent globes rebelles et vous montez dans la première fusée, ont promis ceux d'En haut. Ils ne sont plus qu'à vingt mètres. À quinze. Un tapis de lichens argente doucement le basalte. Le Bloc est là, tout près maintenant. La porte mille fois franchie va s'ouvrir. Kurz sait que Vonegut et Straub l'attendent derrière les murs épais. Il s'écrase contre la porte comme s'il voulait la défoncer. Gueule le nom de Vonegut devant l'oeil de la caméra. Le nom de Straub. Gueule à nouveau, plus fort, avec rage. Sa gorge se déchire. Les autres sont sur lui, le ceinturent, le jettent au sol. Une semelle cloutée lui écrase la tête. Il sent son crâne qui se déforme, son cerveau qui se comprime, il a peur, il serre très fort les mâchoires pour encaisser les cent kilos du tueur debout sur sa tempe. C'est pareil à chaque anniversaire de la mission Apollo 11. Ceux de la Lune ordonnent des purges. Relancent les liquidations. Parachèvent l'anéantissement de bâtiments terrestres qui, disent-ils, n'ont plus lieu d'être à présent. Les fois précédentes Kurz restait au Bloc. Attendait prudemment que s'allonge la liste des lieux stratégiques pulvérisés. La nouvelle Bibliothèque d'Alexandrie. La réserve mondiale de graines du Svalbard. L'observatoire climatologique du Piton des Neiges, au coeur de l'Océan Indien. L'institut Snowden pour la sauvegarde des libertés individuelles, à Riga. En l'entendant appeler les noms de Vonegut et Straub, les tueurs ont compris. Ils exultent. Me dis pas que tu travailles là, se marre le chef. Me dis pas que t'es un putain d'agent du Bloc. Les globes d'un agent du Bloc les gars! On a touché le gros lot. La pression sur sa tempe s'accentue. Kurz sent son cerveau qui bourdonne, qui s'affole, qui revoit compulsivement les années passées derrière les murs du Bloc, les millions d'images jour après jour défilées sous ses yeux, les milliers d'heures à tenter les ordonner, de les légender, de séparer les authentiques des fakes, d'extraire chaque jour de la masse infinie de fragments d'espace et de temps capturés une poignée de vues dignes de rester, assez décisives pour venir grossir la somme d'images capables d'empêcher l'oubli voulu par ceux d'En haut, d'attester à jamais une histoire, de constituer lentement mais sûrement quelque chose comme une mémoire des Terriens aux derniers siècles de leur existence, que puissent un jour redécouvrir d'autres vivants. Alentour l'air est froid, la nuit noire. Au-dessus de Kurz le type s'agace, le crâne de Kurz ne se fend toujours pas, donnez-moi la cuillère tant pis je vais me les faire à vif, dit le chef et Kurz sent que deux des hommes lui attrapent les mains, les tordent dans son dos pour le forcer à relever le visage, un blond à l'air doux pourtant, un roux aux joues pailletées de taches enfantines. Le métal cherche au défaut de l'arcade, par-dessus l'épaule de la brute Kurz regarde une dernière fois la Lune. Se demande si c'est la dernière chose qu'il aura vue dans sa vie: ce disque énorme et froid, qui aura fait leur malheur à tous. Il a le temps de voir le départ du tir tout là-haut. De reconnaître avec un sourire triste le rayon qui fond vers eux, fulgurant, surpuissant. Il sait par coeur la distance de la Lune à la Terre. Par coeur la longue seconde de délai entre un tir d'En Haut et son impact terrestre. L'explosion le soulève, colossale, aveuglante. Il n'est plus question de tueurs, ni de globes, ni de Bloc. Tout vole, le sol s'ouvre, Kurz ne sent plus rien, ne voit plus rien, n'a plus ni jambes ni bras, n'est plus qu'un morceau de chair pour quelques ultimes secondes encore battante dans le concassement incandescent du monde. Enfin le silence revient. La poussière se dissipe. La tête de Kurz est penchée sur le côté. Ses yeux se sont figés. Devant lui, les restes du Bloc brûlent. Les serveurs et les armoires de disques durs ont fondu. Les archives papier flambent. De seconde en seconde l'incendie grandit, appelle de toutes parts l'oxygène comme un monstre qui respire. Dans l'air des rectangles de papier volent, retombent en pluie douce. Malgré l'incendie Kurz a froid. Alors un tirage se pose près de lui. Les couleurs sont chaudes, les torses nus, les peaux brunies par le soleil, les visages éblouis. C'est un tirage très ancien qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vu. Il ne sait pas que c'est l'image du commencement de tout. Que regardent-ils tous ces gens? Le soleil? Le ciel? Tout ce qu'il voit, c'est eux. Ce sont leurs corps extraordinairement proches. C'est leur émerveillement. Leur insouciance. Il sent dans tout son corps une brûlure qui l'embrase, une vague de chaleur et de désir comme il n'a plus senti depuis tant d'années. Des sanglots lui serrent la gorge devant toute cette lumière. Il regarde encore une fois le doré des peaux, l'enfance des regards. Il pleure devant toute cette innocence venue d'un autre siècle. Et puis ses yeux s'éteignent à jamais. Romancier né en 1979, traducteur, auteur de reportages dont plusieurs ont pour cadre l'Afrique où il a vécu, Sylvain Prudhomme est l'auteur de Tanganyika Project, Légende ou L'Affaire furtif. À la rentrée, Par les routes paraîtra aux éditions de l'Arbalète.