L'histoire, dit-on, a coutume de repasser les plats. Si la formule vaut ce qu'elle vaut, elle trouve aussi, ces jours-ci, une incontestable pertinence cinématographique. Frappant les Etats-Unis à l'entrée des années 30, la Grande dépression devait, en plus de semer la désolation, avoir un impact non négligeable sur le cinéma. Non contente d'inspirer directement de futurs classiques, des Temps modernes de Chaplin aux Raisins de la colère de Ford, elle allait, par réaction, propulser la comédie américaine dans un âge d'or qui la vit déclinée en modes sophistiqué, populiste et bie...

L'histoire, dit-on, a coutume de repasser les plats. Si la formule vaut ce qu'elle vaut, elle trouve aussi, ces jours-ci, une incontestable pertinence cinématographique. Frappant les Etats-Unis à l'entrée des années 30, la Grande dépression devait, en plus de semer la désolation, avoir un impact non négligeable sur le cinéma. Non contente d'inspirer directement de futurs classiques, des Temps modernes de Chaplin aux Raisins de la colère de Ford, elle allait, par réaction, propulser la comédie américaine dans un âge d'or qui la vit déclinée en modes sophistiqué, populiste et bientôt loufoque. Et jusqu'au musical qui devait déployer son idéal escapiste de la plus lumineuse des façons. Comparaison n'est certes pas raison, et l'on se gardera bien de voir dans les Judd Apatow, Todd Philips et consorts les Frank Capra, Ernst Lubitsch et autre Leo McCarey d'aujourd'hui -encore que l'épatant Bridesmaids de Paul Feig ait démontré que le vent (plus ou moins) transgressif portant la comédie US du moment pouvait aussi se gonfler d'une perspective moins anodine qu'il n'y paraît de prime abord. Cela posé, la crise économique, sociale et morale (...) que nous traversons infuse à l'évidence à des degrés multiples les films les plus divers -du Melancholia de Lars von Trier au Shame de Steve McQueen, en passant par le Contagion de Steven Soderbergh-, et semble par ailleurs avoir eu pour effet indirect -certains parleraient de dommage collatéral- le retour en force du "feelgood movie". Comme s'il s'agissait aussi de réaffirmer la capacité de l'individu à se réinventer dans l'adversité. Vieille antienne, sans doute, que celle-là, qui n'avait d'ailleurs jamais totalement déserté les écrans. Reste que, depuis quelques mois, c'est à une véritable déferlante que l'on assiste qui, à l'image d'une crise à l'échelle désormais planétaire, s'est déployée tous azimuts. Une brève énumération suffit d'ailleurs à s'en convaincre qui, du Real Steel de Shawn Levy au Hysteria de Tania Wexler, des Intouchables d'Eric Toledano et Olivier Nakache à The Descendants d'Alexander Payne, en passant par le souriant I Wish de Hirokazu Kore-eda, sans même parler du Indian Palace (ou plutôt Best Exotic Marigold Hotel) de John Madden, voit le cinéma multiplier les échappatoires comme autant de sorties de crise(s) -que l'on tourne le dos à celles-ci, ou qu'elles ne soient présentes qu'en creux, d'ailleurs. D'autres, du reste, ont choisi de faire avec. C'est Aki Kaurismäki qui investit à sa manière la question des clandestins le temps d'un Le Havre enchanté; Cédric Kahn qui se refuse de larguer ses personnages, en quête d' Une vie meilleure fort hypothétique; voire encore David Mackenzie dont le Perfect Sense oppose un îlot romantique aux perspectives les plus sombres. Soit une vague dont le We Bought a Zoo de Cameron Crowe constituerait la crête provisoire, qui, sous ses airs faussement naïfs, renoue avec un cinéma où la prise de conscience individuelle va de pair avec l'affirmation d'une solidarité collective, motif que l'on croirait sorti d'un film... de Frank Capra. JEAN-FRANÇOIS PLUIJGERS