Il faut parfois pouvoir baisser les armes et s'incliner. Certains disques sont simplement trop forts. Plus forts que les grilles d'analyse que le journaliste pourrait leur appliquer. Plus puissants que les outils critiques dont le plumitif se targue pour donner à son opinion sinon l'apparence d'un jugement objectif, au moins celle d'un arbitrage consciencieusement charpenté. Au premier comme au dixième degré, ces disques-là imposent leur évidence, aussi indiscutable qu'insondable. Cela n'empêche pas de les discuter. Mais il faudra rapidement s'y résoudre: même en les disséquant minutieusement, ces albums ne révéleront...

Il faut parfois pouvoir baisser les armes et s'incliner. Certains disques sont simplement trop forts. Plus forts que les grilles d'analyse que le journaliste pourrait leur appliquer. Plus puissants que les outils critiques dont le plumitif se targue pour donner à son opinion sinon l'apparence d'un jugement objectif, au moins celle d'un arbitrage consciencieusement charpenté. Au premier comme au dixième degré, ces disques-là imposent leur évidence, aussi indiscutable qu'insondable. Cela n'empêche pas de les discuter. Mais il faudra rapidement s'y résoudre: même en les disséquant minutieusement, ces albums ne révéleront que rarement leur vrai mystère. En l'occurrence, celui d'Alice Clark, et son disque sorti en 1972, est double. Comment un tel miracle soul a-t-il pu voir le jour? Surtout, comment celui-ci a-t-il pu rester sans suite, unique oeuvre d'une chanteuse qui ne quitta jamais les marges de l'industrie musicale, morte dans l'anonymat en 2004, à l'âge de 56 ans? La rétromania a toujours adoré les destins brisés. Après tout, rien ne vaut une bonne histoire, a fortiori dramatique. Sauf quand elle devient plus importante que la musique. À cet égard, il faut bien avouer que le marché des rééditions s'est parfois perdu en chemin, enrobant des sorties dispensables d'un storytelling un peu trop ronflant pour être honnête. Quelque part, la trajectoire d'Alice Clark est, elle, presque tragiquement banale: celle d'une artiste enregistrant un disque, qui, pour n'avoir pas su trouver directement la voie d'un succès commercial, reste sans lendemain. La faute sans doute, en partie, à la profusion de l'époque: 1972, l'année de sa sortie, fut aussi celle du Let's Stay Together d'Al Green, Music of My Mind et Talking Book de Stevie Wonder ou encore le Young, Gifted and Black et l' Amazing Grace d'Aretha Franklin. C'est de cette dernière qu'Alice Clark se rapproche éventuellement le plus. Âgée à l'époque de 24 ans, la jeune femme originaire de Brooklyn n'a qu'une paire de singles à son compte. Assez toutefois pour être repérée et engagée par Bob Shad sur son label Mainstream Records. Le célèbre producteur rassemble autour de sa chanteuse quelques solides gâchettes. Comme le batteur Bernard Purdie ou le guitariste Cornell Dupree, vus chez... Aretha Franklin. Il convoque également le saxophoniste/arrangeur jazz Ernie Wilkins, qui dirige les opérations. Au printemps 1972, ils enregistrent en deux jours une dizaine de titres de soul-r'n'b pétaradants. De la tornade émotionnelle de Keep It Hid (et son intro piano qui fait vaguement écho à Natural Woman) à la luxuriance de Hey Girl en passant par le capiteux Never Did I Stop Loving You, Alice Clark renverse tout sur son passage, avec une facilité et une puissance inouïes, laissant l'auditeur pantois, le palpitant complètement en vrac. Plus de 45 ans plus tard, le label parisien We Want Sounds, qui avait déjà sorti une compilation consacrée à Bob Shad, a collaboré avec Mia et Judd Apatow, petits- enfants du producteur, pour ressortir ce qui n'est rien moins qu'un petit chef-d'oeuvre.