À l'heure des selfies et des réseaux sociaux, une exposition placée sous le signe de l'ego inspire à première vue la méfiance. On le sait depuis Blaise Pascal: " Le moi est haïssable". L'auteur des Pensées le démontre: cette entité tyrannique plombe le monde pour la bonne et simple raison qu'elle se préfère à tout le reste. Le résultat? La guerre, entre ces milliards de moi qui veulent se faire le centre de l'univers. Pour y parvenir, il faut bien entendu asservir, mais aussi se leurrer en permanence, sur soi et sur autrui. À la réalité, nous préférons alors l'imagination, le vraisemblable. Pour le dire en termes pascaliens, nous choisissons de nous " crever les yeux ...

À l'heure des selfies et des réseaux sociaux, une exposition placée sous le signe de l'ego inspire à première vue la méfiance. On le sait depuis Blaise Pascal: " Le moi est haïssable". L'auteur des Pensées le démontre: cette entité tyrannique plombe le monde pour la bonne et simple raison qu'elle se préfère à tout le reste. Le résultat? La guerre, entre ces milliards de moi qui veulent se faire le centre de l'univers. Pour y parvenir, il faut bien entendu asservir, mais aussi se leurrer en permanence, sur soi et sur autrui. À la réalité, nous préférons alors l'imagination, le vraisemblable. Pour le dire en termes pascaliens, nous choisissons de nous " crever les yeux agréablement". En toute logique, les sentiments deviennent des convictions et les images se donnent pour des réalités. N'en déplaise à Blaise, une catégorie d'individus échappe à ce malfaisant formatage: les artistes. Contrairement à ce que pourrait faire croire leur besoin éperdu de reconnaissance, les plasticiens font passer le monde et les autres avant eux. Leur faculté de dévoilement, cette brèche dans l'opacité de l'univers, les sauve à jamais de l'égoïsme. La nouvelle exposition de la galerie bruxelloise Island enfonce ce clou christique. C'est donc à rebours qu'il faut comprendre son titre: Me, me, me me, ce n'est pas eux, ce sont les autres, c'est nous. Dès le hall d'entrée, l'oeil est accroché par un agencement de dessins et de peintures de l'artiste gantois Ante Timmermans. Trente cadres tracent une énigme existentialiste qui peut-être nous murmure cette impossibilité que représente l'homme. Il y a des mots, des phrases et des formes. Côté spectre chromatique, le blanc rivalise avec le noir, tandis que le rouge s'invite comme une ponctuation. L'ensemble agit comme une sorte de mandala pénétrant. C'est ensuite le travail de Marie Braun qui attire. Une composition à la mine graphite arrête une vague sur un littoral. La même image est déclinée plus loin mais dans une autre technique, sous d'autres couleurs et un format différent. Le regardeur circule du dessin à la peinture devenant l'aiguille d'un cadran dont on ne sait s'il indique le temps ou l'espace. Touchants sont également les paysages de Steve Dehoux. Le Bruxellois fige la nature à cet endroit précis qui sépare la figuration et l'abstraction. Difficile de ne pas s'y projeter. On gagne ces "verdoyances" à la façon d'un abri, d'un lieu où l'on n'est pas obligé d'en passer par le regard de l'autre pour exister. Dans ce même registre d'apaisement et de douceur, il faut mentionner le travail de Lisa Egio et Elliot Kervyn. Leurs tout petits tabourets scandent les pièces de la galerie. Pour qui ont-ils été conçus? Pour des êtres minuscules ou pour ne surtout pas accueillir nos envahissants séants? Mais peut-être est-ce la simple question d'une forme qui est en jeu. Traversé par ces questions, on emprunte l'escalier pour descendre d'un niveau. Damien De Lepeleire y accueille le visiteur avec d'étranges échos picturaux -des reproductions lo-fi de pochettes de vinyles- et sonores -un disque pressé par ses soins qui se présente comme une compilation proustienne de moments musicaux. Rien de moins que le livret et la bande-son d'une existence dans cette démarche modeste et géniale.