Scott Fagan
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Scott Fagan "South Atlantic Blues" DISTRIBUÉ PAR SAINT CECILIA KNOWS/V2. 9 Du protégé de Lee Hazlewood (Arthur) au tonton d'Ariel Pink (Doug Hream Blunt), de l'énigmatique folkeuse Connie Converse au postpunk de la prépubère Chandra (la fille de Dennis Oppenheim avait douze ans au moment d'enregistrer Transportation): 2015 fut une belle et grande année pour la réédition. Pas celle, un peu crasse, des fêtes de Noël, qui fait tinter le tiroir-caisse. Non: celle, aventureuse, qui déterre les trésors cachés et offre une nouvelle vie à des projets souvent morts-nés. Fin novembre sortait ainsi le splendide South Atlantic Blues, premier album (originellement publié la même semaine que le Astral Weeks de Van Morrison) du songwriter Scott Fagan. Flop commercial. Destin de beautiful loser. A l'heure d'écrire ces lignes, Fagan n'a même pas encore les honneurs d'une page Wikipédia... Né en 1945 aux Etats-Unis, fils d'une danseuse et d'un saxophoniste new-yorkais, Scott grandit avec sa mère à Saint Thomas, ancien repaire de corsaires, pirates et flibustiers alors très prisé des artistes. Sa mère fait de mauvaises rencontres. Tombe dans l'alcoolisme. La vie devient chaotique et économiquement difficile. Au milieu des années 60, il décide de quitter les Caraïbes et ses Iles Vierges et atterrit du côté de New York. Il a onze cents en poche. Assez pour appeler les songwriters Doc Pomus et Mort Shuman et les convaincre de l'écouter chanter. Avec l'insouciance de la jeunesse, il frappe à la porte du premier. De son bureau au Forrest Hotel. Il tient en main son premier contrat... Si les trois hommes écrivent des chansons ensemble, le I'm Gonna Cry Till My Tears Run Dry d'Irma Thomas notamment, ils enregistrent aussi les démos de Scott. A l'époque, ses jeunes frères vivent dans des familles d'accueil. Sa mère est rongée par l'alcool, SDF en Floride. Il veut les sauver avec la musique. Les sortir de la misère avec ses disques. Tout ne se passera évidemment pas comme prévu. Scott Fagan aurait pu marquer l'Histoire. Sortir le premier album hors Beatles de leur maison de disques Apple Records (honneur finalement réservé à James Taylor). Il se retrouve malheureusement chez Atco (une division d'Atlantic) sans personne pour défendre sa cause -lui à qui l'on promettait de devenir plus célèbre qu'Elvis. Aussi splendide que bouleversant, South Atlantic Blues (1968) chante l'échec, les amours qui meurent, le charme de l'isolement et les limites de l'hédonisme. Il sonne comme du Donovan, du Scott Walker, du jeune David Bowie. Du Rodriguez (In My Head) un peu aussi, Sixto et Fagan ne partageant pas que le cruel sort qui leur fut jadis réservé par l'industrie. On pourrait s'appesantir sur la réédition de ce petit joyau. Sur sa découverte par le patron du label Saint Cecilia Knows alors en train de chercher un livre sur John Phillips, le leader des Mamas and the Papas. Evoquer Stephin Merritt, le fondateur de The Magnetic Fields, qui annonce être le fils biologique de Scott dans une émission de radio. Ou encore les lithographies que lui a consacrées Jasper Johns. On vous recommandera juste chaudement le splendide Nothing But Love et ce blues sud-atlantique aux charmes irrésistibles. Ceux, utopiques, d'un homme qui rêvait de changer le monde à une époque où on croyait que c'était encore possible. JULIEN BROQUET