Même les plus bédéphiles d'entre vous n'ont jamais lu L'Horizon alternatif de Timothée Carmanunia, ou La Tonalité du Là (et autres récits) de Martinet Chamoineau, ni d'autres albums a priori passionnants comme L'Enfer du décor, Érotique érotétique ou La Camisole de farce. Rassurez-vous, c'est normal: seul Marc-Antoine Mathieu en connaît, peut-être, le contenu. Il en a en tout cas inventé l'entièreté du contenant: l'auteur, le dessin de couverture, la maison d'édition et ce qu'on trouve habituellement en dos d'album (la "quatrième de couver...

Même les plus bédéphiles d'entre vous n'ont jamais lu L'Horizon alternatif de Timothée Carmanunia, ou La Tonalité du Là (et autres récits) de Martinet Chamoineau, ni d'autres albums a priori passionnants comme L'Enfer du décor, Érotique érotétique ou La Camisole de farce. Rassurez-vous, c'est normal: seul Marc-Antoine Mathieu en connaît, peut-être, le contenu. Il en a en tout cas inventé l'entièreté du contenant: l'auteur, le dessin de couverture, la maison d'édition et ce qu'on trouve habituellement en dos d'album (la "quatrième de couverture"), soit un dessin qui complète ou prolonge le dessin de couverture, et un bref résumé du contenu. Qui n'existe donc pas: Le Livre des livres ne contient, comme son titre l'indique presque, "que" les couvertures et dos de couverture de 26 livres imaginaires. "Des fictions de fictions", comme il le dit lui-même, "échappées du Grand Entrepôt des albums imaginaires renfermant toutes les couvertures des livres en attente de leur récit". Et qui à elles seules en disent autant voire plus sur leur auteur que beaucoup de ses récits. Depuis ses débuts en bande dessinée, à la fin des années 80, Marc-Antoine Mathieu est un habitué des concepts, presque plus forts que ses récits, mêlant absurde et noir et blanc austère: chaque album de sa série Julius Corentin Acquefacques (un nom de famille à lire à l'envers pour en comprendre l'univers) déconstruisait ainsi les codes de la bande dessinée (la couleur dans l'un, la linéarité des récits dans l'autre, ses dimensions physiques dans un troisième...). Des réflexions conceptuelles rapidement rejointes par des recherches plastiques -pages renversées, trouées, décalées, découpées en spirales- de plus en plus importantes: ses deux derniers "livres-objets" (on n'ose plus écrire "récits"), à savoir Sens et Otto, l'homme réécrit tenaient déjà autant de l'art plastique que de la bande dessinée. Il y a donc, étrangement, une impression d'évidence en ouvrant ce Livre des livres de 50 pages cartonnées, absolument unique en son genre: l'idée même de ce livre semble logique et presque inévitable dans le parcours de l'artiste, qui n'aime rien tant que de repousser les frontières de son art. Un plaisir qui tiendrait de la masturbation intellectuelle un peu stérile si Marc-Antoine Mathieu ne la plongeait pas, depuis toujours, dans un humour pince-sans-rire omniprésent, et de plus en plus -ultime paradoxe- lié autant au verbe qu'au dessin. Que ce soit dans le nom des auteurs, des maisons d'édition ou dans les notes d'intention de ces albums qu'il a imaginés sans les dessiner, Mathieu s'amuse comme un petit fou. Et ses lecteurs, déjà conquis, aussi.