Serge Lehman est précis, comme ses histoires, et bien sûr, y était: "Le mot-clé, c'est le besoin. Il fallait que ça sorte. J'ai vécu la marche du 11 janvier comme un événement salvateur, une réponse aux questions que l'on se pose, en France, et depuis longtemps, sur notre identité. Qu'est-ce qu'on défend, qu'est-ce que l'on est? J'étais fier de faire partie de ce peuple, ce jour-là. Six mois plus tard, au moment où j'ai commencé à écrire cet essai, il ne restait rien de cet esprit du 11 janvier. J'ai eu besoin de comprendre, de décortiquer, mais aussi d'être optimiste: notre masochisme paraît infini, mais on va dépasser tout ça, ce goût et ce tropisme vers la catastrophe, la fin du monde. Le peuple a eu et a encore la main: je ne supporterais pas qu'on l'oublie. ...

Serge Lehman est précis, comme ses histoires, et bien sûr, y était: "Le mot-clé, c'est le besoin. Il fallait que ça sorte. J'ai vécu la marche du 11 janvier comme un événement salvateur, une réponse aux questions que l'on se pose, en France, et depuis longtemps, sur notre identité. Qu'est-ce qu'on défend, qu'est-ce que l'on est? J'étais fier de faire partie de ce peuple, ce jour-là. Six mois plus tard, au moment où j'ai commencé à écrire cet essai, il ne restait rien de cet esprit du 11 janvier. J'ai eu besoin de comprendre, de décortiquer, mais aussi d'être optimiste: notre masochisme paraît infini, mais on va dépasser tout ça, ce goût et ce tropisme vers la catastrophe, la fin du monde. Le peuple a eu et a encore la main: je ne supporterais pas qu'on l'oublie. "Un an après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Casher, six mois à peine après l'avoir entamé, Serge Lehman publie donc L'Esprit du 11 janvier, avec son complice et dessinateur de toujours, Gess, cette fois réunis dans un exercice singulier et loin de leur habituelle production (voir ci-contre): un essai, comme le revendique lui-même l'auteur, âpre, en noir et blanc et plusieurs fois bouleversant, qui tente d'analyser cette fameuse "marche du siècle" où 4 millions de Français se sont réunis dans les rues sous une bannière étrange, multi-interprétée et désormais mythique -Je suis Charlie. Des penseurs comme Emmanuel Todd l'ont rapidement cataloguée comme un rassemblement de "catholiques zombies", plus inquiétant qu'enthousiasmant. Serge Lehman, lui, est catégorique: "Le 11 janvier, nous étions le contraire. " Pour comprendre ces antagonismes sur un même événement -la marche plus que les attentats-, Serge Lehman, historien de formation, écrivain, scénariste, critique et essayiste, également l'un des maîtres français de la littérature fantastique et SF, s'est replongé dans ces journées hélas historiques en en décortiquant chaque détail. Minutes de l'attentat, mise en marche de la Marche, réaction des survivants -les planches les plus émouvantes de cet Esprit sont habitées par Luz, lorsqu'il explique sa une de Charlie et ce Tout est pardonné d'une force rare-, mais aussi réaction des politiques, des penseurs, de Todd à Houellebecq, et même un peu de fantastique -on ne se refait pas- en évoquant l'esprit de Mitterrand ou les coïncidences étranges, limite "truthers", qui ont accompagné ces journées historiques. Pour une fois, Lehman a son avis, l'exprime et le revendique, se mettant lui-même en scène (plutôt ses mains sur son ordinateur) dans le but premier de ne pas oublier et de rallumer la flamme: "Le constat n'est pas aussi catastrophique qu'on le dit: il n'y a pas eu de manif monstre après les attentats de Paris du 13 novembre parce que tout rassemblement était interdit, mais il y a eu le hashtag "portes ouvertes", des terrasses bondées dès le surlendemain, et en librairies, Hemingway et Voltaire sont redevenus des best-sellers... Un mouvement qui n'a rien de haineux! Les gens ont encore la main, ils sont en train de refaire la société française, comme le faisaient des résistants. Les politiques n'ont plus le pouvoir symbolique ni de dire ni de faire. A nous de les remplacer." Son dessinateur, Gess, lui, se fait discret pendant notre rencontre à Angoulême, comme d'ailleurs dans l'album dont il a pourtant assuré 80 planches, souvent très réussies: "J'ai vraiment essayé de me mettre au service des infos de Serge, en essayant de ne pas nier l'émotion que je ressentais en le faisant." Une émotion qui effleure à chaque page et qui permet à cette BD post-Charlie, en plus de sa sincérité, de surpasser bien d'autres livres et albums s'étant nourris aux mêmes sources, pour ne pas dire sur le même dos. L'ESPRIT DU 11 JANVIER, UNE ENQUÊTE MYTHOLOGIQUE, DE SERGE LEHMAN ET GESS. ÉDITIONS DELCOURT. 80 PAGES. 7 TEXTE Olivier Van Vaerenbergh