Blague à part, la résurgence du mouvement libertaire, qui regroupe plusieurs réalités sinon... chapelles, est perceptible même si pas encore identifiée comme une nouvelle force politique et culturelle au même titre que par exemple l'écologie. Sans doute à cause d'une allergie génétique à la hiérarchie et à toute forme de récupération, symbolisée par le fameux slogan "Ni dieu ni maître" qui a fait la fortune de quelques tatoueurs à une époque.
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Blague à part, la résurgence du mouvement libertaire, qui regroupe plusieurs réalités sinon... chapelles, est perceptible même si pas encore identifiée comme une nouvelle force politique et culturelle au même titre que par exemple l'écologie. Sans doute à cause d'une allergie génétique à la hiérarchie et à toute forme de récupération, symbolisée par le fameux slogan "Ni dieu ni maître" qui a fait la fortune de quelques tatoueurs à une époque. Reste que les faits sont là. À côté de l'activisme radical et violent de groupuscules comme les black blocs, qui infiltrent désormais la moindre manifestation qui conteste les décisions des autorités, à côté aussi d'un militantisme plus soft qui tente de mettre en pratique l'idéal de collaboration, d'autosuffisance et d'autogestion de l'anarchisme des origines tel que théorisé par les penseurs Michel Bakounine ou Pierre Kropotkine, comme dans les ZAD, ces "zones à défendre" où l'on expérimente un mode de vie horizontal, c'est sur le terrain artistique que flotte le drapeau noir. Au sens propre même dans le cas de l'artiste espagnol Santiago Sierra qui est allé planter la bannière aux deux pôles pour affirmer son opposition au concept même de frontière, sur des espaces que se disputent les grandes puissances et où chaque expédition qui passe par là prend soin de planter son étendard national comme s'il s'agissait de son territoire. "Planter un drapeau sur une terre vierge n'a jamais été un geste innocent. C'est de cette façon que le processus colonial commence toujours", s'est justifié l'artiste dans le Guardian. Un esprit de contestation qui souffle également sur plusieurs expos de cet automne comme on s'en faisait l'écho la semaine dernière. Que ce soit Us or Chaos au BPS22 à Charleroi ou Résistance à la Centrale à Bruxelles, qui se penche sur les effets à long terme de mai 68 dans le domaine de l'art, les plasticiens présents ne se contentent pas de considérations esthétiques, ils critiquent, ils déboulonnent, ils renversent les codes pour battre en brèche entre autres la logique de rareté qui maintient artificiellement à un niveau élevé la cote de certains artistes. Sans s'en revendiquer nécessairement, ils plaident pour l'insoumission qui est au coeur du projet anarchiste. Dans le domaine de l'édition aussi ça bouge. Pas de mouvement de grande ampleur encore mais quand même, qu'une maison d'édition bien sous tous rapports comme Buchet/Chastel s'intéresse au récit de l'épopée de dix femmes suisses partie en Patagonie à la fin du XIXe pour installer une communauté où règnerait "l'anarchie à l'état pur" (Dix petites anarchistes de Daniel de Roulet) témoigne d'un regain d'intérêt pour des modèles de vivre ensemble alternatifs. Plus confidentiel, citons aussi les Anarphorismes que Sven Andersen, qui se définit comme "anar grognon", publie aux éditions du Monde libertaire. Un bréviaire qui aligne ses cibles habituelles, "le catholéra, le théonatos, l'islamitite B, le rabbinocoque, la bouddhiphtérie", mais qui n'apparaît presque plus excessif quand il ironise sur les péchés capitaux du néolibéralisme tant ce dernier a tout fait pour ressembler à sa caricature. Mieux vaut dès lors en rire qu'en pleurer. Un exemple: "En matière de géostratégie ou de capitalisme mafieux, une seule devise, se vendre au plus effrayant." Enfin, pour ceux qui restent sceptiques, terminons sur un beau cas d'école: Coincoin est les Z'inhumains. Le deuxième volet de la série télé de Bruno Dumont, qu'on a pu voir récemment sur Arte, est une déclaration d'amour à peine voilée à l'anarchisme. Avec ses flics barjots, ses curés débiles et son sens aigu et acide de l'absurde, on nage en plein délire libertaire. À l'image de la scène finale, sorte de célébration païenne réunissant tout le monde dans la cour d'une ferme. Pour un peu, on se croirait dans un phalanstère de Charles Fourier!