Si le nom d'Ildikó Enyedi, lauréate de l'Ours d'or berlinois pour On Body and Soul, n'est guère familier du grand public, la cinéaste hongroise n'est pas totalement inconnue des cinéphiles, puisque son premier long métrage, My Twentieth Century, lui avait valu la Caméra d'or à Cannes voici près de 30 ans, en 1989. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, la réalisatrice se faisant rare sur les grands écrans -son dernier long métrage, Simon Magus, remontait à 1999-, pour se consacrer à l'enseignement mais aussi diriger, ces dernières années, de nombreux épisodes de Terapia, la version magyare d...

Si le nom d'Ildikó Enyedi, lauréate de l'Ours d'or berlinois pour On Body and Soul, n'est guère familier du grand public, la cinéaste hongroise n'est pas totalement inconnue des cinéphiles, puisque son premier long métrage, My Twentieth Century, lui avait valu la Caméra d'or à Cannes voici près de 30 ans, en 1989. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts, la réalisatrice se faisant rare sur les grands écrans -son dernier long métrage, Simon Magus, remontait à 1999-, pour se consacrer à l'enseignement mais aussi diriger, ces dernières années, de nombreux épisodes de Terapia, la version magyare de la série In Treatment.Consacrant, à un peu plus de 60 ans -elle est née en novembre 1955-, son retour inespéré au cinéma, On Body and Soul trouve son origine dans un poème d'Ágnes Nemes Nagy, explique-t-elle. "Il a surtout cristallisé en moi un sentiment que j'éprouve comme beaucoup d'autres, à savoir le fait d'être incomprise et de ne pas être en mesure de réaliser tout ce que l'on a en soi, au point parfois de l'oublier et de s'en trouver plus en sécurité. Le poème m'a mise dans une disposition propice à ressentir le contraste entre le trouble et la passion intérieurs et l'ordre extérieur." Restait à trouver le moyen de traduire cette impression diffuse, entreprise menée en mettant en scène deux personnages solitaires et effacés que la découverte fortuite d'un inconscient commun -ils font chaque nuit le même rêve, s'imaginant lui être un cerf, elle une biche, veillant amoureusement l'un sur l'autre- va lentement soustraire à leur condition. "C'était pour moi un moteur dramaturgique parfait, poursuit la cinéaste, parce qu'une fois les personnages placés dans cette situation, on n'a plus qu'à se mettre en retrait et à les suivre, parce qu'ils vont forcément être amenés à réagir. S'il y a là matière à les rapprocher en effet, cela constitue aussi une expérience paniquante et déroutante à même de les révéler. Ils sont emmenés à sortir de leur zone de confort et à prendre des risques..."Et, partant, à réécrire leur rapport au monde. C'est d'ailleurs là, pour partie, le prix d'un film qui double la fantasmagorie romantique inspirée d'un agenda politique subtil, invitant ses protagonistes à se libérer avec l'assurance de somnambules des carcans d'une société formatée à l'excès. Si l'essentiel de l'action se situe dans un abattoir aseptisé d'Europe de l'Est, Enyedi suggère qu'elle aurait aussi bien pu se dérouler ailleurs, dans n'importe quelle entreprise produisant de l'aliénation en kit. "Il s'agit moins de chercher le bonheur pour mes deux héros, que de leur permettre de faire l'expérience complète de l'existence, ce dont tend à nous priver une société fort structurée, où l'on en vient même à oublier ce à côté de quoi on passe..." On Body and Soul, ou quelque chose comme se réapproprier la vie, séduisante proposition de cinéma déclinée pour le coup sous la forme d'un rêve éveillé. Et un film que l'on devrait découvrir sur les écrans belges courant 2017... J.F. PL.