Avec 78 ans au compteur, qui mieux que le critique d'art Pierre Sterckx pour analyser la prolifération de l'art contemporain à travers une série de nouveaux lieux alternatifs? Difficile d'avoir meilleur panoramique que celui que propose cet homme qui a consacré sa vie à la création plastique. D'emblée, on veut savoir: le phénomène est-il bien réel ou s'agit-il d'une vue de l'esprit? La réponse fuse. "Non, il existe bien une lame de fond. Si je place les choses dans une perspective historique, je me rappelle d'un temps où il y avait peut-être 50 collectionneurs en Belgique, une biennale et trois galeries à travers le pays. Cette explosion est à lier plus généralement au succès général de l'art contemporain. Face à la multiplication des acteurs, chacun est en droit de s'inventer un espace", explique le Belge installé à Paris. Bonne nouvelle alors, l'art est en train de changer le monde comme l'ambitionnait, déjà en 1986, feu le critique d'art Jan Hoet en créant le concept "Chambres d'amis" pour rapprocher l'art contemporain du grand public? Bémol. Le constat est moins optimiste. "L'art qui veut changer le monde, c'était du temps de Léger ou de Magritte. On n'en est plus là. Au contraire, l'oeuvre représente désormais l'objet idéal du capitalisme dans la mesure où on s'en empare pour réussir le coup de baguette tant espéré: la plus-value sans le travail", enchaîne Sterckx. Message bien reçu, dans ce cas, on choisit l'option stratégie, on suggère la possibilité de nouveaux lieux pour décontracter un circuit de galeries rigide et hautain. Encore raté! "S'il est vrai que certains personnages comme Yvon Lambert ou Larry Gagosian n'ont pas contribué à faire du galeriste un personnage recommandable, les foires d'art contemporain, où l'on croise monsieur et madame Tout-le-monde, ont ouvert la voie de la démocratisation", commente celui qui a signé plusieurs ouvrages sur Tintin. Bref, faut-il se féliciter de l'émergence de ces nouveaux espaces? "Certainement, il faut s'en réjouir, même s'il y a une véritable nécessité d'accompagner cette éclosion. Beaucoup d'oeuvres sont encore trop souvent mal comprises. Il reste que je constate qu'aujourd'hui même les collectionneurs se regroupent pour donner à voir leurs acquisitions. Je pense que c'est à rapprocher d'un certain état du monde. La société est traversée par de nouveaux systèmes réticulaires qui deviennent des schèmes a...

Avec 78 ans au compteur, qui mieux que le critique d'art Pierre Sterckx pour analyser la prolifération de l'art contemporain à travers une série de nouveaux lieux alternatifs? Difficile d'avoir meilleur panoramique que celui que propose cet homme qui a consacré sa vie à la création plastique. D'emblée, on veut savoir: le phénomène est-il bien réel ou s'agit-il d'une vue de l'esprit? La réponse fuse. "Non, il existe bien une lame de fond. Si je place les choses dans une perspective historique, je me rappelle d'un temps où il y avait peut-être 50 collectionneurs en Belgique, une biennale et trois galeries à travers le pays. Cette explosion est à lier plus généralement au succès général de l'art contemporain. Face à la multiplication des acteurs, chacun est en droit de s'inventer un espace", explique le Belge installé à Paris. Bonne nouvelle alors, l'art est en train de changer le monde comme l'ambitionnait, déjà en 1986, feu le critique d'art Jan Hoet en créant le concept "Chambres d'amis" pour rapprocher l'art contemporain du grand public? Bémol. Le constat est moins optimiste. "L'art qui veut changer le monde, c'était du temps de Léger ou de Magritte. On n'en est plus là. Au contraire, l'oeuvre représente désormais l'objet idéal du capitalisme dans la mesure où on s'en empare pour réussir le coup de baguette tant espéré: la plus-value sans le travail", enchaîne Sterckx. Message bien reçu, dans ce cas, on choisit l'option stratégie, on suggère la possibilité de nouveaux lieux pour décontracter un circuit de galeries rigide et hautain. Encore raté! "S'il est vrai que certains personnages comme Yvon Lambert ou Larry Gagosian n'ont pas contribué à faire du galeriste un personnage recommandable, les foires d'art contemporain, où l'on croise monsieur et madame Tout-le-monde, ont ouvert la voie de la démocratisation", commente celui qui a signé plusieurs ouvrages sur Tintin. Bref, faut-il se féliciter de l'émergence de ces nouveaux espaces? "Certainement, il faut s'en réjouir, même s'il y a une véritable nécessité d'accompagner cette éclosion. Beaucoup d'oeuvres sont encore trop souvent mal comprises. Il reste que je constate qu'aujourd'hui même les collectionneurs se regroupent pour donner à voir leurs acquisitions. Je pense que c'est à rapprocher d'un certain état du monde. La société est traversée par de nouveaux systèmes réticulaires qui deviennent des schèmes avérés de la circulation des objets. C'est la marche du monde: en faire partie n'est rien de moins qu'une fatalité pour l'art contemporain", conclut l'ancien professeur de l'ERG. 38, RUE ERNEST ALLARD, À 1000 BRUXELLES. TÉL.: 02 513 58 48. WWW.SHAMBLEAU.BE Parmi les lieux décalés de l'art, Shambleau occupe une place toute particulière en ce qu'il signe la rencontre d'un salon de coiffure -et d'esthétique- avec une galerie d'art. On doit ce projet qui existe depuis 18 ans à Jean-Jacques Cohen, passionné d'art. Au départ, ce marchand présent sur le second marché de l'art avait séparé les deux activités, il possédait un salon de coiffure et une galerie. Malheureusement, cet état de choses le frustrait: il voulait travailler parmi ses acquisitions, d'autant plus que certaines ne transitaient que peu de temps dans les murs de sa galerie. Depuis qu'il a réuni les deux activités, il peut en profiter pleinement. En ce moment, on peut y voir un magnifique Gilberto Zorio, le fondateur de l'Arte Povera, datant de 1972. Mais il possède également des oeuvres d'Yves Klein, de Damien Hirst ou de Youval Saul, artiste israélien qui prépare une expo à la Fondation Cartier. On pointera aussi la présence du fameux portrait de Baudelaire par Nadar, une photographie que l'on peut voir également au Metropolitan Museum. Jean-Jacques Cohen n'a qu'un seul regret: la timidité du grand public qui n'ose pas franchir le pas de son salon. 190, RUE FRANZ MERJAY, À 1050 BRUXELLES. TÉL.: 0471 76 72 65 OU 68. Cette maison de maître datant de 1927 dans laquelle vivent Isabelle et Jean-Charles Mazet est certes "more than a house" mais surtout "more than a white cube", tant on se trouve ici loin des murs blancs et désincarnés d'une galerie. L'idée était d'installer un concept pluridisciplinaire -adossé au curriculum du couple qui est tout à la fois paysagiste, concepteur, chineur, galeriste et décorateur- dans une maison véritablement vécue. Du coup, sont exposés ici sculptures, peintures, photographies mais également mobilier vintage. Le fil rouge? "Là où va mon coeur", confie Jean-Charles Mazet, paysagiste autodidacte qui a signé un nombre important de réhabilitation de parcs publics, de villas privées et de riads au Maroc. Le tout pour une approche qui réinvente le salon privé et s'ouvre au grand public le lundi, le jeudi et le samedi (de 14 h à 20h). 47, RUE D'ALBANIE, À 1060 BRUXELLES. WWW.DONOTOPEN.ORG DO NOT OPEN n'est pas une énième galerie d'art, c'est plutôt une tentative de mettre l'art à portée de main, à la façon d'un take away esthétique, voire d'un peep-show où se rincer l'oeil. Il s'agit d'un espace de liberté imaginé par Benjamin Boutin. Ce "project space" entend "offrir un circuit parallèle et permettre aux artistes d'exposer librement et sans contrainte une installation in situ". Comme le résume l'initiateur de ce projet: "une vue de l'art sur l'art". Située dans un alignement de maisons saint-gilloises, l'adresse se détache comme un cube lumineux de 4 mètres sur 4. On n'a pas le droit d'y pénétrer, on ouvre juste grand les yeux. Vitrine en permanence ouverte, éclairage puissant mettant une oeuvre en lumière. Ce, 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. Pour y avoir vu l'un des dispositifs hypnotiques de Robert Barta -un cactus cerclé d'un hula-hoop défiant les lois de l'attraction-, on peut témoigner de la puissance du dispositif. 120, RUE DE LA BRASSERIE, À 1050 BRUXELLES. WWW.ASFAP-GALLERY.COM C'est Agathe Segura qui a lancé le nouvel espace qui répond au nom d'ASFAP -pour As far as possible. Le pitch? Celui d'un atelier-résidence où tout artiste invité pourra développer une série d'oeuvres qui seront ensuite exposées au public. "Comment mieux accueillir et présenter un travail que dans l'espace dans lequel elles ont été pensées, créées?", s'interroge la galeriste. Elle précise, amorçant une réflexion salutaire sur la création: "Il s'agit de réfléchir plutôt en termes de processus, d'espace, de situation, de formes, de mobilité, de mouvement bref, d'émergence, qu'en termes de catégorie esthétique, de discipline artistique, de publics captifs ou actifs, fidèles ou infidèles, de clientèle, d'offre et de demande..." Soit, un joli circuit court du producteur au consommateur, bien dans l'air du temps, qui n'est pas sans prendre en compte la question du territoire. 49, RUE DU CHÂTELAIN, À 1050 BRUXELLES. TÉL.: 02 649 81 78. WWW.MAISONPARTICULIERE.BE "Un écrin qui réinvente l'univers d'une maison privée dédiée à l'art de vivre avec des oeuvres à voir et à partager", tel est le programme de Maison Particulière qui porte le sous-titre "art center". Imaginé par un couple de collectionneurs français, Amaury et Myriam Solages, le lieu est axé sur la notion de partage. Ici, aucune vente, qu'elle soit directe ou indirecte. En lieu et place, des accrochages qui permettent de découvrir l'univers d'un collectionneur invité mais également d'un artiste contemporain convié à décliner son univers. Ce réseau haut de gamme a permis de montrer des pièces méconnues, parfois stupéfiantes, comme l'un des fameux lits-cages de Max Ernst. En ce moment, et ce jusqu'au 30 mars, Etats d'âme donne à voir l'oeuvre sombre et romantique de Thomas Lerooy, peintre et sculpteur représenté par la galerie Rodolphe Janssen. 21, RUE DE LA CONCORDE, À 1050 BRUXELLES. TÉL.: 02 503 04 98. WWW.CHARLESRIVACOLLECTION.COM Pierre Sterckx ne ment pas lorsqu'il pointe les initiatives d'ouverture de plus en plus nombreuses qui surgissent dans le chef des collectionneurs. Souvent éloignées de toute notion de profit, elles se présentent comme un pur moment de partage, de passionnés à d'autres passionnés. Ainsi de Charles Riva, collectionneur qui s'est fait un nom, depuis la fin des années 90, entre Londres, New York, Paris et Bruxelles. L'homme est spécialisé dans l'art contemporain venu des Etats-Unis: Paul McCarthy, Mike Kelley, le collectif Reena Spaulings, mais également Sherrie Levine, Raymond Pettibon, Sterling Ruby, Jason Rhoades, Ed Ruscha ou Jim Shaw. Deux fois par an, à la faveur d'événements qui durent six mois, Riva alterne expositions individuelles et collectives. Ce, depuis le 24 avril 2009, date à laquelle il a inauguré son hôtel de maître du XIXe siècle par le biais d'une expo consacrée à Jim Lambie. L'espace de 250 m² situé dans le quartier Louise comprend les différents lieux d'exposition ainsi qu'une très belle terrasse extérieure. 9, RUE DE LA RÉGENCE, À 1000 BRUXELLES. WWW.BLAN-K.COM Blank fait valoir un concept particulier d'exposition. A chaque accrochage, cet espace dédié à l'art et à la couleur n'est ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. On doit cette initiative à Christine Degraeve qui se définit comme une coloriste qui "délaisse les surfaces pour les volumes". Pour chaque événement -que la galeriste imagine à la seule lumière de ses affinités esthétiques-, l'artiste imagine un nouvel environnement chromatique dialoguant avec les oeuvres exposées. Du coup, chacune des expositions programmées s'avance sous le label "Mélanges". Mélanges avec Koor Koor, Mélanges avec Arié Mendelbaum... 31, RUE DU VIEUX MARCHÉ AUX GRAINS, À 1000 BRUXELLES. TÉL.: 02 503 60 71. WWW.SIBLINGSFACTORY.COM Le regard balaie une pièce presque nue. L'espace est dépouillé: quelques vêtements, des revues d'art, une pièce unique de maroquinerie, un bonnet de créateur, du mobilier vintage... On dirait les pièces d'un musée étrangement contemporain. A la fois boutique de style et galerie, SiblingsFactory s'affiche comme concept store proposant un imaginaire, un univers, une vision. Tout est choisi ici avec le plus grand soin et témoigne de la plus parfaite cohérence. Pour preuve, une récente exposition consacrée aux bics et aux feutres de Carine Brancowitz, artiste de 41 ans qui a signé de nombreuses illustrations pour des magazines, des pochettes de disques (Daho, Tellier, Phoenix), des couvertures de livres ainsi que de nombreux projets commerciaux (Céline, Converse, Kitsuné, Testoni...). 19, AVENUE DES VOLONTAIRES, À 1160 BRUXELLES. TÉL.: 02 743 47 20. WWW.SEEDFACTORY.BE A première vue, le concept de Seed Factory n'est pas très sexy: un "business center". Dans l'imaginaire, l'expression qui fleure bon la carte de visite et le commercial quinenveut. Heureusement, rien à voir. Malgré ses 2000 mètres carrés, le lieu fait valoir une âme grâce à une philosophie cohérente et un intéressant profil de recyclage du patrimoine industriel urbain à l'abandon. Cerise sur le gâteau, la Seed Factory fait place à la Maison de l'Image, espace d'exposition animé par des bénévoles qui "présente aux professionnels et au grand public ce qui se fait de mieux dans le domaine de l'image, du graphisme et de l'illustration en Belgique et dans le monde". Bien vu, car on ne peut pas dire que le créneau soit surexploité sous nos latitudes. On aime le fait que chaque exposition fasse l'objet d'un catalogue offert gratuitement aux visiteurs. 65A, RUE DE LA RÉGENCE À 1000 BRUXELLES. TÉL.: 0478 354 213. WWW.SORRYWERECLOSED.COM Joli clin d'oeil que ce Sorry We're Closed imaginé par Rodolphe Janssen. L'espace s'apparente à une prolongation inédite de sa galerie de la rue de Livourne. Situé du côté de la Grande Synagogue, il s'agit d'un cube blanc au sens propre (350 x 350 x 350 cm). Tout comme DO NOT OPEN, l'espace n'est visible que de l'extérieur, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Tous les deux mois, un nouvel artiste y est exposé. Et pas des moindres puisque l'on a déjà pu y voir des pointures telles que Xavier Veilhan, Ugo Rondinone, Bernard Buffet, Ann Veronica Janssens... TEXTE Michel Verlinden, ILLUSTRATIONS Fabio Viscogliosi