Quand on interviewe Sébastien Tellier à l'été 2008 aux Francos de Spa, on fait face à une grande bringue hirsute, le visage masqué d'une pilosité généreuse et de larges lunettes de vacancier plutonien. Mais le discours sur le disque d'alors, Sexuality (...), n'a rien de farfelu: il est parfaitement articulé, sans dérive barge. Incorporé dans la catégorie des "originaux" à la Katerine, Tellier n'a pas jusqu'ici débordé le cercle d'un certain branchisme urbain, contrairement au même Katerine. Alors, le clip de Cochon Ville, premier extrait de l'album My God Is Blue (lire la critique en page 35), peut-il changer la donne? Pour ceux qui ne l'ont pas (encore) vu, Sébastien Tellier y joue le rôle titulaire de son album -Dieu...- accompagné d'un couple de musici...

Quand on interviewe Sébastien Tellier à l'été 2008 aux Francos de Spa, on fait face à une grande bringue hirsute, le visage masqué d'une pilosité généreuse et de larges lunettes de vacancier plutonien. Mais le discours sur le disque d'alors, Sexuality (...), n'a rien de farfelu: il est parfaitement articulé, sans dérive barge. Incorporé dans la catégorie des "originaux" à la Katerine, Tellier n'a pas jusqu'ici débordé le cercle d'un certain branchisme urbain, contrairement au même Katerine. Alors, le clip de Cochon Ville, premier extrait de l'album My God Is Blue (lire la critique en page 35), peut-il changer la donne? Pour ceux qui ne l'ont pas (encore) vu, Sébastien Tellier y joue le rôle titulaire de son album -Dieu...- accompagné d'un couple de musiciens habillés en Ku Klux Klan inversé (fringues noires), au milieu de quelques dizaines de protagonistes -jeunes et beaux- qui, après vingt secondes, commencent à se rappeler les vieux trucs d'Adam & Eve. Les travellings incessants accompagnent les mouvements des corps: beaucoup est suggéré mais on voit clairement l'un ou l'autre membre masculin (au repos), des poitrines libérées et, dans un plan serré, les attributs mâles via une fente peu catholique. Deux ou trois moments s'avèrent plus "graphiques": un garçon en sodomise un autre et, surtout, un homme frappe sa partenaire à deux reprises, l'étranglant à la troisième. S'il y a quelque chose de réellement dérangeant dans ces trois minutes dix, c'est ce dernier élément et l'attitude gourou de Tellier/Dieu, yeux hallucinés du libertin en apoplexie libidineuse. Voyeur, Sébastien s'implique à distance: lorsque la vidéo se termine sur sa chasuble, c'est un perroquet (...) qui en sort et non pas son bâton de berger. Certes à poil, mais plutôt les autres. S'il y a malaise, il vient de là: du contrôle exercé par une autorité sur la sexualité d'autrui. Interviewé par Les Inrockuptibles, Tellier déclare dans le magazine du 18 avril: " Je ne suis pas le nouveau messie, ni un nouveau dictateur, je ne suis pas non plus un grand frère pour les jeunes de quartier. Je suis la maman d'un mouvement construit sur les falaises de biscuits (...) Les gens qui vont me rejoindre sont des gens fragiles, comme du biscuit, des gens qui s'émiettent." Tellier, adorateur d'allégories et de métaphores colorées, aurait donc choisi ce clip supposé hot pour montrer l'émiettement du monde dans la sexualité? Via quelques figures somme toute classiques: la fellation, la sodomie, le 69, l'hétérosexualité et son pendant homo, il nous fait La Redoute des pratiques copulatoires communes. Bizarrement, ce n'est pas suffisamment cru pour être porno, tout en manquant de sueur pour incarner l'érotisme. Vu le temps imparti et le nombre de figures évoquées, on est davantage dans le digest de clitoris, de zapping baise, voire de compile de pénétrations. En cela, Tellier respecte le code actuel où tout s'engouffre dans la rapidité et le collectif obligatoire. Alors on pense que le chanteur de 37 ans aurait pu juste montrer un seul rapport sexué entre deux (ou plusieurs) personnes le temps du morceau. Comme dans L'empire des sens, le récent Shame ou le feuilleton biblique avec Adam, Eve et la pomme, ce qui a l'avantage de rejoindre le thème divin de l'album, sauf que là bien sûr, personne n'en a jamais vu les images. Quant à YouTube, en floutant les passages "graphiques" du clip, il imite le chien de Pavlov: un élément codé -un sexe visible- et il bave. De colère ou d'outrage supposé, pas de plaisir bien sûr. C'est d'autant plus inutile que la transgression n'est pas tant dans la vision d'un gland ou d'une paire de seins -en 2012...- mais dans ce qui reste d'intimement dérangeant dans la vidéo. Les paires de baffes données par un homme à une femme et cette sodomie où l'un des protagonistes semble moyennement consentant, même si de toute manière on ne voit pas la queue d'un pénis en action. Du coup, par cette censure inutile -on peut le voir ailleurs-, c'est le spectateur du "réseau social" qui pourrait bien avoir l'impression de se faire mettre. l TEXTE PHILIPPE CORNET