"Au départ, on a choisi ce nom, "La performance ou la soirée anarchiste", en référence à un roman d'Hermann Hesse, Le Loup des steppes, paru en 1927. Mais l'anarchie dont il est question est d'abord musicale." Dans une péniche arrimée à un dock calme et vert du port d'Anvers, Roel Van Camp (accordéon) partage une table enfumée avec ses collègues Hannes d'Hoine (contrebasse) et Han Stubbe (clarinette). On pourrait être à un meeting spartakiste de 1919, ou plus tard, à Berlin, du côté de Rudi Dutschke: ces trois-là ont des têtes de résistants, en tout cas à la banalisation de la musique. Van Camp, qui comme les deux autres, fait des infidélités consenties à DAAU -chez Dez Mona notamment-, évoque une sorte de Jacques Dutronc jeune, l'ironie griffée à la parole. Han, le plus bavard, est aussi le geek chipoteur de l'ensemble: chevelure mi-longue et veste de velours font penser aux beatniks planants de Tangerine Dream. Quant à Hannes, le Malinois de l'affaire, seuls ses ta...

"Au départ, on a choisi ce nom, "La performance ou la soirée anarchiste", en référence à un roman d'Hermann Hesse, Le Loup des steppes, paru en 1927. Mais l'anarchie dont il est question est d'abord musicale." Dans une péniche arrimée à un dock calme et vert du port d'Anvers, Roel Van Camp (accordéon) partage une table enfumée avec ses collègues Hannes d'Hoine (contrebasse) et Han Stubbe (clarinette). On pourrait être à un meeting spartakiste de 1919, ou plus tard, à Berlin, du côté de Rudi Dutschke: ces trois-là ont des têtes de résistants, en tout cas à la banalisation de la musique. Van Camp, qui comme les deux autres, fait des infidélités consenties à DAAU -chez Dez Mona notamment-, évoque une sorte de Jacques Dutronc jeune, l'ironie griffée à la parole. Han, le plus bavard, est aussi le geek chipoteur de l'ensemble: chevelure mi-longue et veste de velours font penser aux beatniks planants de Tangerine Dream. Quant à Hannes, le Malinois de l'affaire, seuls ses tatouages l'empêchent d'en faire un Sting jeune et pas prétentieux. On parle physique du corps, pas métaphysique des notes, parce que là, cela se complique. Quand DAAU lâche son premier album éponyme en 1994, on frôle la sensation immédiate. Autoproduit sur son propre label Jack&Johnny qui accueille aussi la jeunesse de Zita Swoon et dEUS, le disque est un mélange osé de larges empathies classiques, de bitures sonores et d'incongruité rock. Le tout sous le double signe de la tension et de possibles névroses. Malgré une formation au Conservatoire d'Anvers, les musiciens, qui comptent aussi les frères Lenski en leurs rangs, prennent un malin plaisir à dérouter la partition, la noyant, la chavirant, la spoliant de tout académisme. Sony Classical voit alors dans la bande la fibre de futures vedettes internationales. Stubbe: "Ils nous ont même poussés à expérimenter, d'où cette électronique venue dans la musique composée collectivement. Poussés par sa branche américaine, Sony Classical a beaucoup investi." DAAU invite An Pierlé et Angélique Willkie à partager leurs émotions vocales dans un maelström de notes hautement cinématographiques. Quand paraît le résultat, We Need New Animals, en 1998, la mère Sony a tout à coup très mal à la tête et se débarrasse des iconoclastes sur son label Columbia. Qui lâchera assez vite prise. Peu importe, la drôle de machine DAAU se taille malgré tout une route, plutôt dans le circuit rock, jouant dans les années qui suivent à Montreux mais aussi à Werchter et au Pukkelpop. Pas moins de quatre fois au festival limbourgeois, impressionné par la foudre scénique des Anversois. Nés tous trois entre 1974 et 1976, Roel, Han et Hannes ont survécu à deux décennies d'un groupe polymorphe. Les choses changent viscéralement au récent départ de Simon Lenski, pièce majeure déménageant à Berlin pour tenter une autre vie. Han: "Cela a complètement modifié la chimie du groupe qui fonctionnait beaucoup sur la tension et le conflit: en live, cela amenait quelque chose de formidable même si les disques n'étaient pas toujours faciles à écouter (sourire). Là, sans Simon, on ne savait même pas si on allait continuer en tant que groupe." Plutôt que d'improviser collectivement sur des canevas amenés par l'un ou l'autre, chacun dirige désormais la manoeuvre de sa propre pièce. Roel: "Cela nous a semblé être l'énergie juste. Chaque musicien a le droit de demander ce qu'il veut aux autres. Bon, en même temps, comme chacun peut diriger son propre titre de A à Z, il m'est arrivé de me demander où était passé mon accordéon (rires)." Han, également programmateur, confirme que dans Osloër Strasse, écrit par lui, l'instru de Roel s'est métamorphosée en drone (...): "Mais je n'ai pas non plus épargné ma clarinette...", rit-il en tirant sur une clope à fort tabac. Précisant: "Cet album marque ce qui est sans doute la deuxième vie de DAAU." Difficile, dans la discussion, d'éluder la présence de De Wever, bourgmestre N-VA d'Anvers depuis janvier 2013. Han: "J'étais assis dans ce café d'Anvers avec ma copine, et on parlait en français, sa langue. Ce type est venu et s'est présenté comme étant de la N-VA: il m'a demandé pourquoi on ne parlait pas en flamand et il a fini par me traiter de "mauvais Flamand". En fait, leur jeu consiste à polariser les Anversois, à privilégier certains groupes, à les financer et à couper les budgets des autres." Le lendemain de notre conversation, DAAU se produit dans la splendide salle De Singel, dont la moderne carcasse sinueuse amène un bout de lumière au bord du ring d'Anvers. Avant l'été, Bart et ses amis ont intégralement supprimé les subsides du Singel en provenance de la ville. Sans pouvoir empêcher les "anarchistes" de DAAU d'y jouer leur musique éponge, vaste et frondeuse, qui va bien plus loin que les limites mesquines de cette Flandre-là.LE 01/12 À L'ANCIENNE BELGIQUE, DANS LE CADRE DE L'AUTUMN FALLS.RENCONTRE Philippe Cornet