Quelque chose est en train de se passer dans le monde de la pensée. Jusqu'il y a peu, la science-fiction, genre littéraire que même les littéraires ont du mal à regarder en face, y était considérée avec la circonspection polie qu'un chat possède pour des croquettes pour chien. Ces dernières années, toutefois, une sorte de vent stellaire semble s'être mis à souffler du côté des penseuses et penseurs -un ve...

Quelque chose est en train de se passer dans le monde de la pensée. Jusqu'il y a peu, la science-fiction, genre littéraire que même les littéraires ont du mal à regarder en face, y était considérée avec la circonspection polie qu'un chat possède pour des croquettes pour chien. Ces dernières années, toutefois, une sorte de vent stellaire semble s'être mis à souffler du côté des penseuses et penseurs -un vent qui tantôt souffle en direction de Ursula K. Le Guin, tantôt de Howard Phillips Lovecraft, et tantôt aussi de celui qui est devenu le chéri des intellos de tous bords: Philip K. Dick. Mais que David Lapoujade, aride philosophe gardien du tombeau éditorial de Gilles Deleuze, s'y risque après plusieurs ouvrages sur les frères James ou sur Henri Bergson, voilà qui change de l'ordinaire. Dans L'Altération des mondes, l'auteur du remarqué Les Existences moindres (Minuit, 2017) revient sur une série de grands thèmes propres à l'oeuvre de Dick (les mondes qui s'effondrent, le délire et la folie, les brisures de l'Histoire, etc.) pour en reconstruire ce qu'on pourrait appeler le "système". Car il y a un "système Dick", une manière de métaphysique, qui oppose à l'héritage de la philosophie occidentale ce que Lapoujade appelle un "bricolage" dont l'opération principale est précisément l'altération. Chez Dick, tout s'altère: individus, mondes, temps, jusqu'à la vie. C'est-à-dire que tout se trouve pris dans un mouvement de transformation qui redistribue selon une logique inédite les grands partages sur lesquels reposent la pensée, et donc l'évaluation de ce qui est: vérité et mensonge, naturel et artificiel, identité et différence, etc. Avec la rigueur remarquable qui a toujours été la sienne, Lapoujade monte, démonte et remonte les pièces qui composent cette logique, évoquant au passage leurs échos avec les grandes inquiétudes du contemporain, de celles relatives à la technique à une certaine idée de l'art. C'est brillant -et, bien sûr, parfaitement paranoïaque.